Ce qui change sur le web depuis les révélations d’Edward Snowden

Depuis l’effondrement de la bulle spéculative des années 2000, les vendeurs de web avaient relancé leur activité avec le 2.0, marquant moins la socialisation que l’introduction à échelle industrielle et planétaire du modèle économique de la publicité (Google, Facebook, Microsoft, Yahoo !, Twitter, etc.).

Patiemment, ils ont méthodiquement distillé une image « fun » et « cool » du web, rapide et gratuite, au service des utilisateurs, exploitant avec aisance l’idée d’une philanthropie désintéressée, comme le fait Google :

Lorsque nous concevons un nouveau navigateur Internet ou lorsque nous apportons un plus à l’aspect de notre page d’accueil, c’est votre confort que nous cherchons à satisfaire, et non un quelconque objectif interne, ni les exigences de résultats de la société.

Avec sa capitalisation boursière de 300 milliards $ et ses 50 milliards $ d’évasion fiscale aux Bermudes, Google expose sans complexe une théorie à la limite de l’anti-capitalisme.

Le modèle économique dominant: la publicité

Le modèle publicitaire s’appuie sur un principe simple, l’ensemble de l’audience est LE fichier client, la chose vendue à l’annonceur. Plus la régie publicitaire connait son fichier client, plus elle pousse une publicité ciblée, plus cette publicité a de valeur (la croissance des probabilités de conversion). Le temps passé par l’utilisateur sur Google est du « temps de cerveau disponible » vendu.

Sauf qu’au contraire de la télévision, et c’est bien plus efficace, la publicité et « le produit d’appel » sont synchrones. Au point aujourd’hui qu’il n’y a pas de différence ou presque entre les deux. Mieux, Google défend l’idée que ses publicités ont plus de valeur informationnelle que les informations elles-mêmes.

Ou dit autrement:

Toutes les plateformes comme Google, Facebook, Amazon et d’autres sont confrontées à un dilemme: plus elles sont intrusives, plus vos données, les data comme on les appelle, valent chères et sont valorisées auprès des annonceurs

Je n’ai plus de vie privée: « c’est cool »

Jusque-là, tout allait bien pour ces nouveaux oligarques du web. La suppression de la frontière entre vie publique et privée et entre information et publicité ne suscitaient guère d’inquiétude hormis une minorité.

Le calcul coût/avantage était remporté haut la main par la gratuité du produit d’appel. Ca restait « fun ». Le constat du Sénat que l’Europe était devenue une « colonie numérique » des USA, ou le rapport Colin & Colin sur la fiscalité numérique n’avaient guère ému.

Même l’évasion fiscale de plusieurs dizaines de milliards par an n’avait pas suscité plus d’émoi qu’un tremblement de terre en Patagonie, le web restait « cool ».

Le web était « fun » et « cool » jusqu’aux révélations d’Edward Snowden sur les pratiques de la NSA et ses accords avec les géants de la publicité numérique. Même l’Europe et son Parlement anachronique a du faire un geste : modifier la directive de 1995 qui traite du sujet… en 2015, surement par souci des chiffres ronds pour fêter les 30 ans de la législation européenne sur le web

Ce n’est pas comme si en 2009, Eric Sadin dans « Surveillance Globale » avait déjà tout décrypté sur l’alliance du sécuritaire et du marketing.

Les barbus contre-attaquent

Côté citoyen, l’élément notable en France est la redéfinition des centres d’intérêts de la Quadrature du Net. Jusque-là appliquée à lutter contre le sarkozysme numérique, incarné à merveille par la loi Hadopi, cette association se voue désormais à la défense de la vie privée.

http://www.controle-tes-donnees.net/

Côté info, Courrier International s’engouffre dans la brèche : « Google, Facebook, Apple… Le pire des mondes ; pourquoi la Silicon Valley ne fait plus rêver ». On y constate la suprématie de ces groupes, « Etats dans l’Etat » comme le rappelle Hans Magnus Enzensberger dans « Le terrorisme publicitaire », qui veulent faire sécession avec les USA.

Ca tombe bien, c’est le cas aussi pour l’ICANN, dont certains « architectes techniques d’internet » comme Vinton Cerf, (qui porte bien son nom), ont été achetés par Google (depuis 2005), un hasard…

Toujours plus fun, toujours plus cool

Alors que les masques du web sont tombés, la machine est restée lancée. Facebook annonce fièrement qu’il sera bientôt capable de traquer les mouvements de souris. Google construirait un data center flottant dont l’installation dans les eaux extraterritoriales lui permettrait une optimisation fiscale définitive. Les deux industriels de la collecte de données ont d’ailleurs fusionné leurs intérêts via la filiale de Google, la régie Double Click.

En parallèles les 4×3 version web arrivent dans les résultats de recherches de Google:

 

Jeff Bezos à la rescousse de ses intérêts ?

Après les dégâts les réparations. La NSA rend un grand service à ces industriels, en publiant via le Washington Post, un post-it « démontrant » que les industriels étaient espionnés à l’insu de leur plein gré avec le programme Muscular.

Il faut rappeler que le propriétaire du Washington Post est Jeff Bezos. Que Jeff Bezos est le président de la société Amazon. Et que Jeff Bezos possède pour 1,5 milliards d’actions dans la société Google, ce qui n’a peut-être rien à voir.

Mais ça tombe à pic. La réaction ne s’est pas faite attendre, Google s’engouffrant dans le chant de l’indignation, se disant :

troublé par les allégations selon lesquelles le gouvernement intercepte le trafic entre nos centres de données, et nous ne sommes pas au courant de cette activité.

Bref, la version Prism à la sauce Bezos est une victimisation de Google, ignorant totalement que la NSA avait accès à ses données. Mobiliser tant d’énergie et de subterfuges pour sauver l’image du soldat Google montre l’ampleur de la déflagration.

Google s’est finalement décrédibilisé. En réaction au premier volet de l’affaire Prism, l’industriel s’était positionné sur la défense de la vie privée :

Notre mission : améliorer votre sécurité, protéger votre vie privée et concevoir des outils simples vous permettant de maîtriser votre navigation.

Si telle était réellement « la mission », elle a lamentablement échoué, faisant douter des compétences réelles de Google en la matière. Qu’on se rassure, il ne s’agissait que d’une communication de crise, autrement dit du vent.

A suivre…

Il y aura un avant et un après Edward Snowden. Ou bien les industriels des data sont complices du gouvernement (et ses actions illégales), ou bien ils sont incompétents et incapables de remplir leur mission.

« Le web » vient d’afficher au grand jour la réalité qui se cache derrière la propagande « fun » et « cool » menée tambour battant 2.0 par les professionnels du marketing. La fête est finie, le magicien a fait tomber les cartes qu’il cachait dans ses manches.

Pour ceux qui n’avaient rien suivi, une petite vidéo dédramatise en expliquant tout ça.


Comment la NSA vous espionne (expliqué en patates) par lemondefr

2 réflexions au sujet de « Ce qui change sur le web depuis les révélations d’Edward Snowden »

  1. De toute façon cher Papy, la notion de vie privée est complètement « has been ». Entre les moutons qui pensent qu’ils n’ont rien à cacher et les patates (de la petite vidéo bien sympa) qui n’imaginent pas être surveillées et/ou ne respectent pas leurs engagements (eh oui, parler des stratégies de son employeur sur son profil FB c’est pas joli joli), il y a un gouffre béant dans lequel se positionnent tous les control freaks du monde. C’est à dire, toutes les puissances étatiques et tous les détenteurs de richesses (mafias, lobbys, milliardaires et autres holdings). D’ailleurs, tout le monde cherche à espionner tout le monde. Le maître mot est « (big) data » depuis un moment (cf. les méta-données de la vidéo), sauf que quand on ne sait pas ce qu’on cherche, stocker des PetaBits de données n’est pas très futé (avec les risques de hack de ces entrepôts de l’info.)

  2. Salut Papy, encore un article excellent où je découvre des choses qui seraient trollesques (le DC de Google en eaux extra-territoriales, sigh…) si elles n’étaient pas vraies…
    Mais je viens surtout ici aux nouvelles, tu n’as plus de compte Twitter? Let me now, whats going on.
    Et merci pour ton travail extraordinaire de transmission de ta veille! Plutôt mille fois qu’une…

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