Alphago, programme informatique né en Mésopotamie

Présentation de quelques réflexions à l’occasion d’un évènement de l’association Aquinum sur la rencontre, au jeu de go, entre le champion coréen Lee Sedol et l’algorithme de Deep Mind Google Alphago. Ce dernier ayant battu le joueur humain par 4-1 entre le 9 et 15 mars 2016.

De manière assez prémonitoire, Paul Valery écrivait, en 1935, dans le Bilan de l’Intelligence 1)Paul Valéry; Le bilan de l’intelligence, 1935, que nous ne supportons plus la durée. Alors aujourd’hui le spectacle du « temps réel », un temps perpétuellement présent, nous assigne à être « rivés au piquet de l’instant » 2)Friedich Nietzsche.

Et comme l’écrit Pierre Legendre, « Nous vivons l’époque étrange d’une culture qui veut en finir avec l’humanité. Porté par le délire, doux et violent, d’incarner la post-humanité, l’Occident – ce fragment du monde – se mire en lui-même admirant ses métamorphoses » 3)Pierre Legendre; Dominium Mundi, l’Empire du Management, Mille et Une Nuits, 2007.

C’est donc tous les jours une révolution qui naît, dans les coulisses de nos imaginaires, poussée par un positivisme religieux, dont le métronome de nos passions bascule, entre crainte et espoir. D’où viendrait cette obsession de l’Homme de vouloir inventer une créature qui lui ressemble ? Et pour finir le dépasse ou le sauve, de sa condition, c’est selon. Pour saisir l’ampleur de cet entêtement, on peut observer le patrimoine mythologique comme le biologiste questionne notre patrimoine génétique.

Alphago est né avant Jésus-Christ, entre le Tigre et l’Euphrate, en Mésopotamie. Entre le code d’Hammourabi et l’Epopée de Gilgamesh, il y a quelques milliers d’années. L’épopée de ce code informatique est celle de notre imaginaire.

Nous n’avons jamais accepté d’être le fruit des dieux (qu’ils soient multitude ou rassemblés en un seul), sans pouvoir produire nos propres fruits. Pas nos enfants, mais nos créatures. Ainsi déjà, dans l’Ancien Testament, et dans le livre des Psaumes. Nous étions au commencement, terre, poussière, glaise ou argile, il serait silice, cobalt, platine et gadolinium. « Il », c’est le Golem, première créature intelligente de l’Homme et première intelligence artificielle.

golem

C’est ainsi qu’apparait la légende du Maharal de Prague au 17ème siècle qui inventa ce nouveau Golem pour défendre les juifs alors qu’ils étaient chassés d’Espagne et persécutés en Europe. Et c’est pourquoi en 1965, le premier ordinateur israélien fut appelé « Golem de Rehovot» du nom de l’informaticien qui l’inventa.

Et ce n’est pas étonnant que notre mot « ordinateur », proposé en 1955 par le philologue Jacques Perret, est une référence directe à la Bible. L’ordination est ce qui met de l’ordre dans le Monde. L’ordination est également l’un des sept sacrements de la chrétienté. Et pour finir, le père de la numérisation, que l’on appelle aussi digitalisation, Norbert Wiener – inventeur de la cybernétique au lendemain de la seconde guerre mondiale – écrivit le texte singulier qu’est « God & Golem Inc. Sur quelques points de collision entre la cybernétique et la religion ».

maharal

Nous avons chevillée au corps, cette promesse prométhéenne de notre part manquante. Zeus nous chassant de l’Olympe, nous a rendu mortels, dégradés de la création à la procréation. Et pour cela Héphaïstos inventa la femme, promise à Epiméthée, que l’on appelait Pandore. Sauf que Pandore serait restée inerte, inerte matière, sans le souffle de vie apportée par les déesses Artémis, Athéna et Hestia. On pourrait remarquer que pour les dieux, les êtres humains sont un peu comme des intelligences artificielles. Mais toujours inférieures.

promethée

Encore eut-il fallu que le Golem soit joueur. Et alors il devint machine. L’ancêtre du Golem de Google n’est autre que le Turc Mécanique. Son inventeur, le baron von Kempelen, proposa un automate jouant aux Echecs. La machine fit fureur, de 1770 à 1820, dans toute l’Europe et en parcourant toutes les cours royales. Le Turc mécanique joua contre l’impératrice Catherine II et même l’empereur Napoléon perdit à plate couture.

turc-mecanique

Machination et non machine, évidement. Un nain joueur d’Echecs se glissait dans le dispositif. Certains de ces nains furent même célèbres à l’instar de Scardanelli. Holderlin signait ses poèmes d’un « S » en lui faisant référence. Bref, un automate jouant aux Echecs, l’idée était là.

Il fallut attendre quelques années avant que l’artifice ne devint artificiel, avec l’invention du métier à tisser de Jacquard en 1801. Il rendrait possible la première machine analytique de Charles Babbage en 1834 et le premier programme informatique attribué à une femme, soulignons-le, Lady Ada Lovelace, au passage fille du poète Lord Byron.

ada-lovelaceC’est aussi au 19ème siècle que la science-fiction vit le jour dans la littérature avec l’Eve Future d’Auguste de Villiers de l’Isle-Adam en 1886 et l’apparition du mot « androïde ». Ce livre succédait au nouveau genre de Golem inauguré par Mary Schelley en 1818 dont le nom complet était « Frankenstein ou le Prométhée moderne ».

Puis ce fut au théâtre de s’emparer des Golem. En 1921, l’auteur Karel Capek inventa le mot robot pour décrire ces intelligences qui, se révoltant contre leur condition d’esclave, allaient détruire l’humanité. L’écrivain tchèque prenait ainsi le contre-pied d’un espoir d’Aristote dans les Politiques : « Si les navettes tissaient d’elles-mêmes et les plectres jouaient tout seul de la cithare, alors les ingénieurs n’auraient pas besoin d’exécutants ni les maîtres d’esclaves ».

robot

Alors que le web était conceptualisé en 1934 par Paul Otlet, c’est en 1936 qu’Alan Turing offrait à l’imaginaire de nos créatures, sa concrétisation par le traitement automatique de l’information. Le périmètre de calculabilité informatique serait dès lors le jardin de ces nouveaux Golem.

Du niveau de mimétisme que nous attendions des machines informatiques découlerait notre jugement sur leur propre intelligence, autrement dit sur nous-mêmes. Et le jeu étant dans le règne animal le lieu même de tout apprentissage, nous ne cessâmes de faire jouer ces nouveaux Golem contre nous-mêmes. Alan Turing, qui avait, dès l’invention de sa machine de papier, l’intention d’une intelligence artificielle, proposait deux façons de l’identifier et de l’éprouver.

Celle que nous connaissons d’abord sous le nom de « test de Turing », c’est-à-dire une conversation dans laquelle un être humain ne pourrait pas faire la différence entre un interlocuteur humain ou informatique.

Et celle du jeu d’Echecs qu’il entreprit de formaliser au début des années 50. Suivant en cela les essais de Claude Shannon et ensuite John von Neumann qui développa un des premiers programmes d’Echecs sur le mythique MANIAC I. En parallèle de la résolution de jeux comme les Dames, le Morpion ou le Backgammon, le jeu d’Echecs a focalisé les recherches en informatique et en expertise cognitive.

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Un demi-siècle plus tard plus tard, Garry Kasparov, champion du monde d’Echecs depuis une décennie, abdiquait contre Deep Blue, l’algorithme d’IBM. Cette machine ne fut pas, pour autant, reconnue comme une intelligence artificielle. La méthode de brutforcing ne parut pas assez raffinée pour un tel titre.

Aujourd’hui, 65 ans plus tard, c’est Lee Se-Dol, plusieurs fois champion du monde de go, qui vient de perdre contre Deep Mind Google. L’on parle maintenant d’intelligence artificielle sous le sceau de l’évidence. Et c’est intéressant puisque toute philosophie débute par l’interrogatoire de l’évidence.

Mais parler d’intelligence – fut-elle artificielle – n’est pas chose aisée. La principale limite de ce qu’on voudrait nommer « intelligence artificielle » tient moins au résultat spectaculaire d’une machine, qu’à la signification que l’Homme en propose. La question est ouverte. Comme elle l’est par exemple en neurobiologie végétale, lorsqu’on se demande si les fougères sont intelligentes.

Quoi qu’il en soit, d’Alphago aux fougères présentent depuis des millions d’années, l’Homme ne reste-t-il pas face à lui-même, dans le miroir de ses golems, de Pygmalion à Pinocchio ?

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Et puis pour finir. En cette époque où la croyance dans le salut part l’intelligence technique n’a jamais été aussi forte, nombre de thuriféraires se gorgent de prédications. Une anecdote alors, sur ces horoscopes technologiques, mérite d’être rappelée.

Bertold Horn, professeur de génie logiciel au MIT rapporte une conférence sur l’intelligence artificielle à Boston se déroulant il y a quelques années.

« D’ici cinq ans, nous aurons conçu des robots qui circuleront chez vous pour ramasser ce que vous ferez tomber par terre ». Je l’attirais dans un coin et lui dis : « Ne fais pas de prédictions ! Ceux qui s’y sont essayés auparavant se sont attirés des ennuis. Tu sous-estimes le temps que cela prendra ». « Ca m’est égal, me dit-il. Tu remarqueras que tout ce que j’ai annoncé ne surviendra qu’après ma retraite ».

Notes   [ + ]

1. Paul Valéry; Le bilan de l’intelligence, 1935
2. Friedich Nietzsche
3. Pierre Legendre; Dominium Mundi, l’Empire du Management, Mille et Une Nuits, 2007