Barbara Cassin, Notre Monde et/ou le monde selon Google

Que la sérendipité est précieuse. Apparu en 1754 dans Voyage et Aventures des Trois Princes de Serendip, de Henry Walpole, le terme a connu un second souffle avec Robert K Merton en 1968:

« La découverte par chance ou sagacité de résultats que l’on ne cherchait pas ».

On connait aujourd’hui l’importance de ce terme dans la recherche d’information sur le web, Amit Singhal lui-même le mettant à l’honneur dans la « philosophie » de Google. C’est en découvrant Notre Monde, de Thomas Lacoste, que j’arrivais à une vidéo de Barbara Cassin, évoquant justement la firme de Montain View. La boucle était bouclée. Ou presque.

Barbara Cassin et le Sophiste

Barbara Cassin est philosophe, directrice de recherches au CNRS. Ses travaux sur les sophistes, et en particulier L’Effet Sophistique, ont alimenté mes modestes recherches sur les origines de la philosophie en Grèce Ancienne. Là nous ne pouvions êtres plus éloignés du Search Engine Optimization ; je vais m’efforcer de nous en rapprocher à petits pas.

Les sophistes étaient considérés par Larry Platon et Sergei Socrate comme les Black Hat de la philosophie. Ils ne se soumettaient en rien à leur guidelines conceptuelles. Larry Platon prétendait chercher la Vérité, alors que les Black sophistes visaient une redirection permanente vers l’efficacité. Ils considéraient que la relativité des résultats de recherches de Larry et Sergei ne valaient pas de se laisser imposer comme un dogme.

Le Google Monde ou la quantification de la qualité

Mais passons, c’est une vieille histoire ; voici la vidéo de Barbara Cassin.

Voici juste le passage sur Google, ou plutôt de quoi Google est-il le nom :

« La qualité devient une propriété émergente de la quantité. Nous vivons dans un Google-monde où, comme dans Google, le rang d’apparition dans la page, PageRank, est un produit du nombre de clics. Un clic, un vote, et on appelle cela « démocratie culturelle ». Cette pipolisation est à l’évidence particulièrement toxique pour la recherche : on ne remarque pas l’absence d’un inconnu, et le vraiment neuf, tout en bas de la courbe de Gauss qui représente l’opinion, ne peut même pas apparaître ».

Pour aller plus loin, Barbarin Cassin a écrit Google-Moi, La Deuxième Mission de l’Amérique en 2007, aux éditions Albin Michel. Elle y développe son analyse sur la contradiction fondatrice de Google, dont le marketing s’est épris d’une posture philosophique bancale et fallacieuse.

On pourrait revenir également sur ses prétentions de transformer la somme des subjectivités en objectivité, cela ne va guère plus loin que son alchimie marketing de la transformation de la quantité en qualité.

L’idée que vous serez une aiguille à jamais trouvable dans la meule de foin globale émerge. Comment se logo infantile le peut-il, ce Tintin au pays des voyelles de Rimbaud ? Ars celare artem, tout tient dans l’art de cacher l’art.

 

 

12 réflexions au sujet de « Barbara Cassin, Notre Monde et/ou le monde selon Google »

  1. Bravo,

    Sans vouloir te brosser la manche, Je te rejoins tout à fait.
    J’essaye de mettre au propre un article dans la même optique, argumentant que les SEOs sont des petits joueurs, et que l’enjeu est bien plus grand que de placer un site sur la première page.

    La mécanique est complexe, mais nous construisons en fait, avec nos actions de tous les jours (du simple tweet au spam massif), la société de demain, souvent sans même en être conscient.

    • Je te rejoins complètement sur la seconde partie car pour la première je ne sais ce que tu veux dire par « petit joueur ». Fais signe quand tu auras fini ce post !

      • Désolé, mon vocabulaire manque de précision/clarté. Disons que les actions des SEOs sont majoritairement nombrilistes, avec qui plus est une vision à court terme.

  2. Parler SEO et philo et relever le niveau de réflexion… Peu d’entre-nous osent à part quelques mohicans comme Bourrelly et vous ! Peut-être aussi Philippe Yvonnet analysant le marketing de la terreur de Google dans une newsletter Abondance.
    Merci !

    • Merci pour le commentaire car sur ce genre de post il y en a peu… C’est bien normal d’ailleurs.

  3. Cher Papy,

    Merci beaucoup pour cette découverte « fortuite » de Barbara Cassin.

    « Eduquer au jugement » : belle ambition !

    Par un autre chemin, j’en étais arrivé aux même conclusions grâce à un personnage dont j’aime beaucoup la posture : Bernard Stiegler.

    Lui aussi a analysé l’histoire de la philosophie, d’ailleurs je me régale avec ses podcasts disponibles sur son site Pharmakon.

    Et lui aussi analyse le présent à la lumière de l’antiquité, avec une démarche résolument ouverte de prospective (cf son asso. qui fait la part belle à l' »Internet »)

  4. Google coupable d’avoir une posture philosophique bancale et fallacieuse??? On m’aurait donc menti en me disant qu’il ne cherchait que mon bien être et me satisfaire du mieux possible d’une manière totalement désintéressée preuve de sa grande âme charitable??? 😀

  5. J’ai trouvé ton post en pleine plongée sérendipitaire (?), et c’est petit bonheur de lire quelque chose d’un peu plus relevé que d’habitude. Du coup, moi qui n’écrit jamais ou presque, je m’y colle pour une fois.

    La réflexion de Barbara Cassin est effectivement inspirante. Cela me donne le sentiment qu’on approche tranquillement d’un monde qui manifeste ce que Huxley, Guillam et Orwell avaient imaginé, non ?

    Moi qui suis sans nuance tant il m’est important de donner du sens à ce que je fais, je me pose des questions plus que jamais. Je me rappelle encore de la vitesse à laquelle l’hégémonie Google est montée, avec une participation ultra efficace des Seo d’alors. « Regardez, on cherche, on trouve ! »
    Est-ce qu’on ne s’est pas de notre côté fourvoyé en participant à une vision pernicieuse du réseau, de la visibilité, et de la notion de performance. Cela me semblait une belle aventure alors, aujourd’hui, effectivement, la seule réflexion qui domine y compris dans notre corporation ne porte qu’autour du nombril, renforçant sans cesse cette idée que de la quantité émerge la qualité.

    Est-ce que cela fait de nous une sorte de boucs de panurge ? Je veux dire, on a suivi, on a alimenté le mouvement, on risque de tomber de la falaise parce qu’on suit et qu’on pousse … ce sera bien de notre faute au final. Quoique mouton émissaire serait tout aussi adapté, non ?

    Une réflexion intéressante me revient d’une conférence en Islande, qui a démontré à quel point on pouvait se mettre à l’écoute de l’individu par les réseaux, réviser une constitution et redresser un pays en prenant tous les principes considérés comme établis à contre-pied. Cette conférence parlait entre autres des dangers de la personnalisation des résultats, partant de l’idée que les algos cherchant à repérer et satisfaire les attentes préparaient une pente à la fermeture d’esprit.
    L’idée est que si on vous sert toujours plus ce que vous avez cherché, et que le public ne remet jamais en cause la pertinence du Google-monde, l’utilisateur finirait par ne trouver que ce qu’il cherche. Et il risque du coup de nourrir l’idée que la vérité est devant lui. Se faire un avis sur un courant idéologique, puis ne trouver essentiellement que des écrits et messages présentant la même teinte est dangereux, puisque qu’à chaque seconde, on finit par se persuader que voilà la vérité, et on ne voit plus les signaux faibles. En manipulation mentale, on appelle ça le renforcement. On devient aveugle et sourds sur tout ce qui va en contradiction avec nos conclusions, c’est un premier pas vers l’incapacité de réfléchir clairement, voire vers l’intégrisme.

    Mais « On est tous d’accord pour critiquer la pensée unique » (G. Parking), hein ?

    Un grand merci pour la profondeur de réflexion et la stimulation que cela procure.

  6. Merci à toi pour la sincérité de ton commentaire ! Je partage absolument toute la seconde partie sur le fait de ne pousser vers l’utilisateur que l’information qu’il attend déjà (ou ce que des algorithmes ont supposé comme tel).

    Pour Huxley il est déjà en partie dépassé par rapport à « 1984 » qui, sur certains aspects, n’allait pas aussi loin que ce qui est opérationnel aujourd’hui.

    Quant aux SEO, Google a tout simplement acheté l’évangélisme de Dan Sullivan dès le début. Cela a fait croire à la première génération de SEO qu’ils étaient copains avec Big G. « Fatal Error » comme dirait Bill Gates, car ils ne sont que des pions manipulés en fonction des intérêts contextuels de la firme.

  7. Passionnant.
    J’ai fréquenté pendant 10 ans les labos de recherche (fondamentale), et je ne peux m’empêcher de faire un certain parallèle sur les effets pervers d’une homogénéisation des résultats.
    En effet, progressivement, depuis le milieu des années 90, pour obtenir des crédits ou un poste, il faut être le plus possible lisible en publiant dans des « grosses » revues plus ou moins généralistes (« Nature » , « Science » etc…), lesquelles entraînent également une mise en lumière médiatique… Pourquoi pas en partie… sauf que des projets scientifiques se sont rapidement soumis aux attentes et au bon vouloir de quelques éditeurs (et à des chefs de labos avides de notoriété), en faisant du tape à l’œil vers des sujets médiatiques mais dont l’intérêt purement scientifique ne sont pas forcément des plus pertinents.
    Aussi, l’innovation (hors celle susceptible de générer beaucoup d’argent), voire la critique ont été partiellement mises à mal, pour ne pas dire stigmatisantes à l’échelle d’une carrière individuelle jusqu’à celle d’une université (cf le classement de Shangaï) … Et certains n’ont pas hésité à utiliser des méthodes peu reluisantes pour avoir leur nom sur un article (falsifications, détournements, vols et j’en passe). Car un chercheur qui ne publie pas dans l’une de ces revues est considéré sans nuance comme « mauvais » (ou ses recherches sans intérêt) : un peu comme si on mesurait la qualité d’un SEO sur le seul critère du classement d’un site en première page à un instant donné, sans prendre en compte le type de requêtes et/ou la mise en application de ses recommandations et tout le reste…
    Une autre ressemblance frappante avec Google, c’est la notion d' »impact factor » qui qualifie l’importance d’une revue scientifique : celui ci est basé sur le nombre de citations d’articles vers cette revue dans les autres revues, bref, comme le sont les backlinks vers un site donné (à ceci près que la notoriété d’une revue où la citation est présente n’est pas prise en compte, ni la discipline pour des revues généralistes).
    Ceci dit, il y a de forte chance pour que l’hégémonie d’un éditeur n’atteigne jamais celle de Google dans le monde du web occidental. Mais le lien pourrait être réalisé, car ce dernier s’intéresse, on le sait, fortement au domaine de l’édition.

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