Cybernétique et néolibéralisme, une contre révolution des Lumières

La numérisation de masse, l’informatisation mondialisée, la connexion systématique des individus à un réseau central (concentration du trafic) et fermé (principe d’un graphe) est devenue planétaire. Cette évolution technique tiendrait davantage du phénomène naturel que de la culture et de l’intention. Il ne s’agit pas ici de revenir sur l’histoire générale de la numérisation ni son origine.

Le marché est internet

Il est acquis (le débat reste ouvert) qu’internet est un projet économique et anti-politique. Et qu’internet est bien un projet de libre échange de l’information, rien de plus qu’un programme d’économie néolibérale, supporté par une « technique de gouvernement » portant le nom de cybernétique mue pour « le bonheur statistique des masses » comme on disait en 1948 1)Le Monde, 1948, « Une nouvelle science: la cybernétique – Vers la machine à gouverner »; P. Dubarle.

C’est bien pourquoi le marché et internet partagent des propriétés fondamentales :

  • Mondialisés et sans frontières, totalisation
  • Animés par un imaginaire de prospérité économique
  • Auto-régulés car au-dessus des lois et des démocraties
  • Leviers d’accroissement des libertés individuelles

Une autre propriété commune est l’absence de solution à l’autodestruction. Le numérique partage avec le marché la même caractéristique prédatrice des ressources naturelles. De ce point de vue, la dépendance à l’électricité, aux minerais et aux alliages ne fait qu’accentuer l’entropie environnementale.

On s’étonnerait qu’un réseau de télécommunication et une théorie économique possèdent les mêmes caractéristiques. Ce serait oublier que les systèmes de communication sont, depuis le 17ème siècle, au service de l’économie et la circulation des échanges, de marchandises et de capitaux 2)« L’Invention de la Communication »; Armand Mattelart, La Découverte, 1994. L’information sous forme de bit et de commutation de paquets s’inscrit dans la continuité historique du développement économique (vapeur, pétrole, etc.).

Qu’internet et le marché se confondent aujourd’hui est dans la continuité des siècles, les systèmes de communication étant des supports économiques. En cela internet n’est que l’ensemble des tuyaux de l’économie néolibérale (dans sa version « numérique »). La description de la mondialisation par Alain Supiot comme la confluence de l’économie et de la technique va dans ce sens 3)« L’Esprit de Philadelphie – La Justice sociale face au marché global »; Alain Supiot, Seuil, 2010.

Internet, le marché comme espace de liberté

L’idéologie et l’imaginaire l’ont investi de « connotations mythologiques » bien différentes, parfois inverses à sa propre finalité. On y fait confondre par exemple la liberté de consommer avec la liberté d’expression (« internet rend libre ») 4)« Histoire des Théories de la Communication »; Armand Mattelart; La Découverte, 1995. Le libre échange de l’information numérique aurait ainsi valeur d’émancipation politique de l’individu. A charge pour l’imaginaire de produire un temps perpétuellement présent (temps réel), afin de nourrir le roman de la liberté 5)« Technique et Idéologie – Un Enjeu de Pouvoir »; Lucien Sfez; Seuil, 2002. Et ce d’autant qu’on le sait, pour le fondateur de Paypal Peter Thiel « La liberté n’est pas compatible avec la démocratie » (Avril 2009, Think Tank Cato Institute) 6)« L’Imaginaire d’Internet »; Patrice Flichy; La Découverte, 2001.

Il en va de même avec le récit extatique d’une société horizontale et non plus verticale, renversant l’ordre des rapports de pouvoirs (ascendants, descendants, transversaux, etc.). La théorie libértarienne 7)« Les Libertariens aux Etats Unis – Sociologie d’un mouvement social »; Sébastien Caré; PUR, 2010 s’accomplit donc dans la numérisation et internet. La fiction du pouvoir horizontal n’est pas l’absence de pouvoir, mais la redistribution des pouvoir sous la forme de « l’action sur l’action possible« . Quand on veut représenter la numérisation sous forme territoriale, le pouvoir politique a disparu, remplacé par le pouvoir économique est ses multinationales.

Par Jay Simons

Par Jay Simons

Nouvelle civilisation pour l’Homme Nouveau

Ce serait un progrès à valeur civilisationnelle. S’appuyant sur la théorie du 19ème siècle de John Lubbock, la numérisation est présentée comme une « révolution » succédant au Paléolithique et au Néolithique (et à l’Industriel bien sur). La « Révolution Internet » n’est pas la proposition d’un anthropologue ou d’un historien, mais le slogan d’un publicitaire au début des années 90, Nicolas Negroponte (qu’il avait lui-même emprunté à ses confrères futurologues). Chacun, depuis, peut éprouver la fierté et l’enthousiasme d’appartenir à un moment clé de l’Humanité. L’absence de connexion est le stigmate de l’anachronisme (temps) et de l’ostracisme (espace).

C’est oublier avec empressement que la numérisation est une quantification de la qualité qui a permis, au contraire, d’installer un vaste système de contrôle des opinions et des comportements. C’est d’ailleurs bien en ce sens que le principal modèle économique du web repose sur la publicité et « l’économie de l’attention » 8)« L’Economie de l’Attention – Nouvel horizon du capitalisme ? », Yves Citton, La Découverte, 2014 (marché du temps de cerveau disponible), généralisée au début du 20ème siècle 9)« Les Deux Révolutions Industrielles du XXè siècle », François Caron, Albin Michel, 1997.

Parallèlement à la maîtrise de la consommation par les cycles d’innovation, et ce alors que la robotique accroit la rentabilité parce que non concernée par le droit social, le consommateur atteindra un âge réellement nouveau avec un nouvel homme, le transhumain. Le Surhomme Numérique laisse penser au Triomphe de la Volonté sur la mort (Calico de Google), tout en annonçant que les Dieux du Stade ne seront qu’une poignée de privilégiés.

Les hippies, les nazis et Big Data

Lorsqu’en 1964, à l’université de Berkeley, émerge la contestation étudiante de la culture bureaucratique, les étudiants choisissent pour symbole de l’oppression les cartes perforées d’IBM. On observera qu’IBM est une société fondée par l’ingénieur Herman Hollerith qui s’est illustré dans le recensement démographique US de 1890). Ces cartes perforées étaient agrafées au revers des vestes en portant le sigle FSM (Free Speech Movement). Autrement dit, l’outil informatique est alors perçu comme une technologie de contrôle et d’oppression de masse.

 

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Il ne s’agissait pas d’un pressentiment. On découvrirait en 1984, donc vingt plus tard, dans l’enquête de deux historiens allemands 10)Die restlose Erfassung  (Le Contrôle Total), Götz Aly et Karl Heinz Roth, que le régime nazi avait massivement utilisé ces cartes perforées (et donc l’informatique) pour améliorer le recensement des juifs d’Europe. Le recensement informatique avait ainsi permis de ficher les juifs avec des identifiants uniques. Via ce dispositif technique (au sens foucaldien), ces identifiants uniques étaient tatoués sur les avant-bras, étendant le principe de la perforation de la carte à celle du corps.

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On reconnaitra dans l’économie numérique certains besoins fondamentaux qui correspondent à ceux d’un recensement démographique. La particularité de ce recensement tient dans une finalité économique et non plus politique. Et il vise moins l’Etat civil à proprement parler, que la connaissance des intentions, des besoins, des désirs, des habitudes, etc.

La production d’un identifiant unique va de l’adresse IP à l’individu (et plus largement son emprunte numérique unique). Il faudra également la plus grande transparence possible (la vie privée étant un obstacle quasiment levé). On y apportera donc tous les leviers nécessaires à la personnalisation. Comme l’avait bien annoncé Kevin Kelly en 2007 « Si vous voulez une personnalisation totale, vous devez être totalement transparents« . Tout devra être géolocalisé, fluide et l’information circuler sans entrave à travers le réseau. Qui plus est le modèle publicitaire permettra aux annonceurs de financer indirectement l’utilisation des services pour diffuser leur message. D’où l’apparente gratuité de Google et Facebook par exemple.

Abondance de la rentabilité

L’efficacité économique du marché tient en deux points que seule une économie de l’abondance permet, contrairement à l’économie de la rareté. La gratuité de la matière première, générée par le produit lui-même, le consommateur (« travail gratuit » d’après le rapport Colin et Colin de 2013), à savoir l’information numérique. Et l’affranchissement des lois territoriales et fiscales, (marché des normes), permettant d’éviter les taxes grâce aux « pavillons de complaisance » accordés par la Cour de Justice européenne, qui indirectement consacre la légitimité des paradis fiscaux.

En ce sens le numérique est l’avant-garde néolibérale, en ce qu’il représente sa plus parfaite réalisation. A savoir la substitution quasi-complète du pouvoir économique au pouvoir politique. Mais tout en fusionnant deux aspects initialement hétérogènes. Premièrement le contrôle du comportement social s’appuyant sur le recensement et la « manipulation de l’opinion en démocratie » (publicité, propagande, profilage, etc.) 11)« Propaganda – Comment Manipuler l’Opinion en Démocratie », Edward Bernays et « Le Public Fantôme », Walter Lippman. Deuxièmement une rentabilité poussée à l’extrême, entre d’un côté la gratuité de la matière première et de l’autre, l’absence de redistribution.

L’évacuation de toute forme de responsabilité sociale et juridique est également assurée. Par exemple pour Google et sa théorie juridique de l’irresponsabilité des algorithmes dans « l’économie de la connaissance ». Ou encore pour Uber et son postulat de l’irresponsabilité de l’intermédiaire, principe ironique de « l’économie du partage ».

On croira sans peine les récits faisant de cette expérience, le début d’un changement profond de société. Il va de soi que dans ce contexte, l’extension d’internet aux objets est d’un intérêt majeur, autant que le « Cloud » et le « Big Data » sont de nouvelles « révolutions » pour l’Humanité. En 20 ans, cette « révolution » a montré qu’elle était en réalité une « contre-révolution », celle des Lumières et de l’Etat Nation.

C’est bien le cofondateur de Global Business Network (avec Steward Brand), Lawrence Wilkinson, qui observait:

« C’est au cours de la période des Lumières que l’Etat-nation a pris la place de l’Eglise et est devenu le lieu dominant du pouvoir. L’Etat-nation se retire au bénéfice du marché. Il faut noter que son pouvoir s’étend partout, au niveau local et global, […], indépendamment des frontières nationales »

Notes   [ + ]

1. Le Monde, 1948, « Une nouvelle science: la cybernétique – Vers la machine à gouverner »; P. Dubarle
2. « L’Invention de la Communication »; Armand Mattelart, La Découverte, 1994
3. « L’Esprit de Philadelphie – La Justice sociale face au marché global »; Alain Supiot, Seuil, 2010
4. « Histoire des Théories de la Communication »; Armand Mattelart; La Découverte, 1995
5. « Technique et Idéologie – Un Enjeu de Pouvoir »; Lucien Sfez; Seuil, 2002
6. « L’Imaginaire d’Internet »; Patrice Flichy; La Découverte, 2001
7. « Les Libertariens aux Etats Unis – Sociologie d’un mouvement social »; Sébastien Caré; PUR, 2010
8. « L’Economie de l’Attention – Nouvel horizon du capitalisme ? », Yves Citton, La Découverte, 2014
9. « Les Deux Révolutions Industrielles du XXè siècle », François Caron, Albin Michel, 1997
10. Die restlose Erfassung  (Le Contrôle Total), Götz Aly et Karl Heinz Roth
11. « Propaganda – Comment Manipuler l’Opinion en Démocratie », Edward Bernays et « Le Public Fantôme », Walter Lippman

2 réflexions au sujet de « Cybernétique et néolibéralisme, une contre révolution des Lumières »

  1. Coucou Papy,

    Très intéressante comme analyse. Cependant j’émetterais deux critiques.

    La première, c’est le fait que tu passes les communautés qui proposent une utilisation differente d’Internet sous silence. Que sont devenu, les Hackers (au large sens du terme), les activistes du net, et autres partisants du « free as in freedom ».

    On pourrait arguer qu’ils sont secondaires, invisibles devant la contre-revolution en marche, et cela m’amène à la deuxieme critique. Que restera-t-il apres l’auto-destruction de l’Internet que tu decris? Ma reponse serait le vrai Internet, celui des Lumieres.

    Dans mon imaginaire ideologique, l’Internet n’est qu’un adolescent qui se cherche. Il s’est rebellé contre ses parents qu’ils l’avaient pensé autrement. Et maintenant il se forme, il expérimente, mais il a encore un long chemin à parcourrir.

    Je ne penses pas que la nature meme du reseaux soit directement liée aux marchés. Son utilisation générale actuelle, peut-etre, mais pas nécessairement sa finalité.

    Ensuite pour revenir au mouvement pronant une utilisation differente d’Internet, il est vrai que l’ideologie generale qui ressort du mouvement des hackers est le liberalisme, mais pas au sens economique du terme et encore moins dans le sens du neo-liberalisme que tu decris. Les composants de ce mouvement ne veulent pas d’un Etat-Nation opaque, hierarchique, lourd, croulant sous sa propre bureaucratie, mais ils sont d’autant plus mefiants envers la prise du pouvoir politique par les tenants economiques.

    Gabriella Coleman analyse en details la difference entre l’ideologie liberale des hackers et l’ideologie neo-liberale en marche sur les territoires economiques et maintenant politiques.
    Dans « Coding Freedom » son etude ethnologique du mouvement des hackers, elle affirme: qu’une partie du mouvement à l’initiative d’Internet constitue « une critique liberale au sein du liberalisme » (traduit de l’anglais). Et meme si les hackers partagent de une grande partie de la pallette ideologique du liberalisme classique, ils mettent en exerguent ses limites et le reinventent. D’où la presence d’individu avec des ideologies parfois opposés dans les rangs de cette communauté: Anarchistes, Communistes, Neo-liberaux, Conservateurs, Nihilistes, Faschistes, apolitiques de droite…

    Ceci dit j’ai apprecié ton billet, et particulièrement ta manière d’écrire. Merci.

    Bonne journée,

    Agy

    PS: Une derniere question d’où sorts tu l’expression « marché du temps de cerveau disponible », je l’avais déjà vu ici

    • C’est vrai que je n’évoque pas les « hackers » pour trois raisons:
      1. La période appartient à l’histoire entre 1969-1993 (ça nécessiterait développement)
      2. Les contemporains participent pour beaucoup à la revendication conservatrice de J Perry Barlow (« Indépendance du Cyberespace » 1996) qui est une négation de l’Etat.
      3. Les hackers et les libertariens (capitalistes) se rejoignent souvent dans leur critique de l’Etat
      Jobs et Wozniak étaient des « hackers » par exemple. Mais il faudrait parler de la cybernétique d’Etat avec Cybersyn au Chili sous Salvador Allende. C’est un sujet que je compte développer ultérieurement.

      Internet est en effet bâti sur un récit où la liberté individuelle est totale. Sa finalité, au lendemain de l’effondrement du régime soviétique et de la guerre d’Irak, est économique. Le réseau grand public est mise en oeuvre à partir de 1993 par le tandem Clinton / Gore pour relancer l’économie américaine. Ce que confirme Obama il y a quelques jours : « Nos entreprises l’ont créé (internet), développé, amélioré de telle manière que l’Euro ne puisse pas lutter ».
      L’imaginaire fondé sur la liberté fait partie de toute propagande de guerre ou économique depuis la première guerre mondiale et le « Committee on Public Information ». La liberté devrait être totale et auto-régulée, ce qui rejoint l’idéologie libertarienne d’absence de régulation de l’Etat à tout niveau de la société (excepté Justice/Armée/Police). Je développerais ça dans une autre note.
      D’un point de vue ethnologique, on trouvera forcément des groupes hors idéologie libertarienne. Sur le plan historique « à l’initiative d’internet », il faudrait détailler au cas par cas. Mais après la fin des expériences communalistes généralement en Californie, les plus influents se sont tournés vers le business (Steward Brand par exemple).
      L’expression vient de Patrice Lelay, ex dirigeant de TF1, en 2004 : »Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible ». L’idée est ancienne. Elle est déjà critiquée par Dallas Smythe en 1977 sur l’idée que la télévision est « un producteur d’audience vendable aux publicitaires ». Le phénomène est connu comme tel depuis la radio et la sociologie fonctionnaliste d’un Lazarsfeld avec le Princeton Radio Project de 1938 exploitait déjà l’audience comme un temps de cerveau disponible si l’on peut dire. Par contre je ne connais pas ploum.net.

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