Giorgio Agamben et le tatouage biopolitique

Je propose de revenir ici sur un texte de Giorgio Agamben paru le 10 janvier 2004 s’intitulant « Non au tatouage biopolitique ». Il a été soumis à une critique violente dans un séminaire. Cette critique semble trop rapide d’un côté, alors que ce texte est bel et bien discutable et c’est là tout son intérêt.

Résumé de l’article

Giorgio Agamben déclare qu’il annule son voyage aux USA, venant d’imposer le relevé d’empreintes digitales pour tout détenteur de passeport non américain. Il dénonce ce que devient le « statut juridico-politique des citoyens », qu’il juge peu démocratique. Il pointe des procédures étendues à l’ensemble de la population qui étaient précédemment réservées aux criminels.

Au-delà des empreintes digitales, il observe que la généralisation des dispositifs de contrôles de l’Etat « … sur les individus à travers l’usage de dispositifs électroniques, comme les cartes de crédit ou les téléphones portables, a atteint des limites naguère insoupçonnables ». La conséquence directe de ce contrôle « biopolitique » serait la perte de la politique, espace toujours « plus réduit et exigu ». En transformant le citoyen en suspect, l’Etat l’aurait classé dans une catégorie « dangereuse » pour lui-même, justifiant ici des procédures d’ordre pénal pour le quidam.

En prévenant qu’il s’agit d’une thèse philosophique et non historique, Giorgio Agamben conclut à la mutation d’Athènes en Auschwitz. A savoir la transformation de l’Agora en camp de concentration.

Critique de l’article

Dans un séminaire du 13 novembre 2011 organisé par la Règle du Jeu (revue fondée par Bernard-Henri Lévy), le philosophe et politologue Philippe Raynaud est invité à commentaire. Le thème du séminaire est important : « Carl Schmitt, un héritage intellectuel en question ».

Plus proche de l’outrance que de l’argument, Philippe Raynaud propose précisément ce qu’il reproche à Giorgio Agamben – qui affirme en particulier que l’ « espace » Auschwitz » a remplacé l’ « espace Agora » en raison de l’extension des contrôles biologiques à tout individu.

Philippe Raynaud tranche : simples reprises de l’analyse de l’exception chez Carl Schmitt, dans le cadre d’un discours « oraculaire ». Le vrai sens est de « rapprocher la logique administrative des Etats démocratiques de celle des camps d’extermination ». « Et des propos assez grotesques sur le rapprochement entre les mesures de sécurité prise par les USA avec le tatouage des déportés à Auschwitz ». « Tout ça est à mon avis parfaitement misérable ». Finalement, la pensée d’Agamben sera qualifiée de « débile ».

« Débile ». Le mot est tentant, si tant est qu’il s’applique à ceux qui ont recours à lui pour désigner leurs semblables… A ce débat strictement politique (la relation entre les idées de Carl Schmitt et Giorgio Agamben), il se pourrait ajouter d’autres considérations, afin de transformer une querelle en questions plus vastes. En particulier à travers l’usage des techniques et leur histoire.

 

Le dispositif de contrôle par identification biologique

 Le droit pénal après le 11 septembre 2001

L’anecdote de Giorgio Agamben se situe dans un contexte post 11 septembre 2001. L’extension et le durcissement du domaine pénal se veut alors intense. Qui plus est, les USA prennent des mesures dérogatoires de droit commun toujours en vigueur aujourd’hui. Dans la lignée en France, la loi sur la rétention de sûreté de 2008. Mireille Delmas Marty ne manque pas de souligner l’origine nazie de cette loi, promulguée en 1933 (et non abrogée). Plus près de nous la loi sur le renseignement de 2015, légalise des pratiques jusque-là en détournement, voire plutôt en violation de l’Etat de droit. Et d’une certaine manière, pour Mireille Delmas Marty, « On en vient ainsi à appliquer l’exception plus souvent que la règle… » (même si ce n’est pas là dans le sens d’Agamben qu’elle critique par ailleurs).

C’est dans ce contexte de « dangerosité », de « sûreté de l’Etat », de « raison d’Etat », qu’en effet le citoyen de droit est aussi suspect de fait. Ce contre-humanisme juridique ira aux Etats Unis jusqu’à une forme de paroxysme dans la surveillance des ressortissants américains sur leur propre territoire. Ce qu’a condamné pour la première fois une Cour de justice (via le juge Richard Leon) en 2013 et amené le gouvernement Obama à un ajustement législatif.

D’un point de vue légal, les dispositifs de contrôle par identification prennent placent dans un changement de doctrine mettant au cœur de l’action publique la surveillance. Mais aussi le renforcement des peines, l’ascendant du pouvoir exécutif sur le pouvoir judiciaire, le renforcement des moyens de coercition, etc. Ceci mène donc certains à parler d’ « Etat policier », ou en tout cas sécuritaire au détriment des libertés et de la politique.

Mais ce faisant, Giorgio Agamben évoque précisément l’aspect biologique, ou biométrique de ces dispositifs, pour caractériser cet Etat « biopolitique ».

L’origine de l’identification judiciaire

L’anthropométrie judiciaire (la photographie et les empreintes digitales en particulier) est une technologie du 19ème siècle que l’on doit à Alphonse Bertillon. Le succès international du « bertillonage » connait une trajectoire lourde de sens. D’abord réservée aux criminels récidivistes, cette anthropométrie fut étendue par la suite aux fous puis aux étrangers. Elle est effectivement aujourd’hui appliquée à l’ensemble de la population, sans distinction. Là où elle concernait l’action (le crime), elle touche aujourd’hui l’intention (le suspect). La trajectoire est similaire dans le domaine marchand, cherchant à contrôler non moins l’acte d’achat que l’intention d’achat.

A peu près à la même époque apparait l’invention aux USA des fils de fer barbelés. Cette technologie de l’espace sert au contrôle des territoires et des populations qui les peuplent, qu’elles soient animales ou humaines). De ce point de vue, les bêtes à cornes seront plus tatouées que les indiens. Le barbelé sera le symbole de la maîtrise du territoire américain et ce jusque dans le cinéma.

L’expansion de l’usage militaire du barbelé lui donnera une autre dimension, jusqu’à l’horreur des camps de concentration nazis, qu’il symbolisera une centaine d’années après la conquête des territoires indiens américains.

Le camp de concentration est la convergence technique de l’anthropométrie et de la maîtrise spatiale des barbelés. La question que soulèvent les technologies numériques est celle de l’invisibilité des barbelés. Existent-il moins parce qu’on ne les voit pas ? Et ce alors même qu’ils forment toujours des espaces (écrans et réseaux).

Le recensement, IBM et le régime nazi

Il y a dans l’anthropométrie un problème premier, celui de l’identification. Cette vaste question va de Quételet et « L’homme moyen » (inspirateur de Bertillon) jusqu’au général Keith Alexander (architecte de la NSA). Mais elle débute avec la question du recensement et la connaissance que pouvait avoir le Royaume de ses sujets. Le principal moyen par lequel les nazis organiseraient les déportations serait avant tout l’identification des juifs, une identification passant nécessairement par le recensement ciblé des populations.

C’est à cette fin qu’ils nouèrent des relations commerciales avec la société américaine IBM, leur fournissant les machines à cartes perforées, descendantes des ordinateurs. Et c’est là que le tatouage intervient. Car les avant-bras des juifs étaient tatoués d’un identifiant unique (ID) correspondant aux signatures informatiques. Ceci faciliterait bien évidement le programme d’extermination, aux moins aux Pays-Bas). Cela ouvre à discussion sur les termes de Giorgio Agamben. Le tatouage n’est pas tant lié à la gestion du camp de concentration qu’à la capacité d’approvisionnement du camp de concentration. Il y a une différence.

Par ailleurs, le fondateur d’IBM était un statisticien ayant d’abord travaillé dans le recensement avant de se lancer dans la production de machines à recenser, les ordinateurs. Et qui plus est la question de l’ « indésirable » fut posée avec force durant la période eugéniste américaine (60 000 stérilisations forcées entre 1907 et 1960).

Les éléments « indésirables » pour la société étaient les mêmes qu’à l’époque d’Alphonse Bertillon ou Adolphe Hitler. A savoir les fous, les malades mentaux, les criminels et les étrangers). Bien qu’il faudrait dans le cas français observer l’utilisation de l’anthropométrie dans la colonisation 1)Les dispositifs anthropométriques ont été généralisés à tout l’empire colonial en quelques années avec une conception étendue de cette technologie. Comme en témoigne un député radical socialiste du Vaucluse à l’époque, les pouvoirs publics doivent « s’assurer de l’identité des agitateurs, intrigants ou adeptes de sectes qui troublent le pays et entretiennent, chez les indigènes, l’esprit de révolte » « Aux origines de la police scientifique », Karthala 2011 . L’effet « positif » (pas de contre-sens) de programme d’extermination systématique n’est pas dans le projet américain. Et on ne saurait suspecter une telle collusion chez Agamben.

Pour autant la raison nous oblige à conserver la relation entre l’anthropométrie, le recensement et les statuts des catégories sociales (à exclure et à contrôler), au centre des tensions qu’elle génère. Dans la problématique sécuritaire, le « suspect », autrement dit le citoyen lambda, se voit attribuer un statut particulier, dont l’histoire nous montre des conséquences politiques et ontologiques, diverses…

Les dispositifs de contrôles des étrangers

L’américain emploi le terme « undocumented » pour désigner le sans-papier. Il y a quelques années un candidat républicain dans l’Iowa avait proposé un dispositif particulier pour maîtriser les flux migratoires :

« Je pense que nous devrions les attraper, les documenter, s’assurer de savoir où ils se trouvent et ce qu’ils font, explique Pat Bertroche. En fait, je suis pour qu’on leur implante des micropuces. Je peux poser une puce à mon chien pour le retrouver. Pourquoi ne pourrais-je pas “pucer” un clandestin ? » (Article « Tatouage numérique » de Philippe Rivière ; 2010).

Le règlement de Dublin prévoit bien le relevé d’empreintes digitales obligatoire afin d’alimenter la base de données de l’EURODAC (« répertoriant, au 31 décembre 2007, 1 005 323 demandeurs d’asile et immigrants clandestins âgés de 14 ans au moins » ; « Les doigts brûles de Calais », 2009).

Par extension, la nouvelle loi sur le renseignement est une loi d’identification des personnes à travers leurs communications. L’anglais désigne l’empreinte numérique par le terme « footprint ». C’est à la fois l’empreinte digitale (la trace du pied) au sens de numérique mais aussi ce qui désigne les doigts. Et pour finir, il s’agit bel et bien d’un « tatouage numérique ». Par ailleurs, si l’on s’interroge sur le caractère obligatoire du passeport biométrique (pour tout prétendant à l’usage du droit de circuler librement), il l’est de facto depuis juin 2009 comme le souligne le site du Service Public.

Les dispositifs de contrôles tant physiques que numériques connaissent bien cette extension, partant de la criminalité à l’anormalité (« l’étranger ») et de l’anormalité à la normalité (le citoyen). On ne saurait ici esquiver l’histoire de l’identification anthropométrique française durant la période coloniale. La surveillance de masse s’est rapidement imposée dans la colonisation de l’Algérie à partir de 1888 concernant en particulier « la surveillance politique et administrative des indigènes algériens et des musulmans étrangers » (Gouvernement général de l’Algérie).

Sur ce point un texte de Jules Cambon résonne étrangement en 2015 :

« Si notre domination est aujourd’hui complète et généralement acceptée, et si le fanatisme, qui a présidé aux mouvements insurrectionnels dont l’histoire a gardé le souvenir, […] nous n’en devons pas moins, […], continuer à surveiller les indigènes avec tact, prudence et fermeté. Ce n’est en effet qu’en protégeant contre elle-même la société arabe que nous pourrons arriver, avec le temps, à détruire peu à peu ses préjugés, à atténuer, sinon à éteindre complètement son esprit d’indépendance et à fusionner ses intérêts – qu’elle ne comprend encore qu’imparfaitement – avec les nôtres, auxquels ils sont intimement liés ».

Economie et anthropométrie

L’usage de l’anthropométrie n’est pas propre au régime nazi et ne commence pas avec lui. Ni avec le tatouage des numéros uniques issus du recensement informatique. Ce recensement biométrique a pris deux formes aujourd’hui : obligatoire lorsqu’il s’agit de l’Etat, et volontaire quand il s’agit de l’intérêt privé (Facebook, Google, Amazon, etc.). Différence de taille, bien que les deux formes aient pour finalité la surveillance et le contrôle.

Cela étant, on ne peut, au motif qu’il n’existe pas de programme d’extermination systématique dans la politique américaine (et européenne par extension), évacuer la question de l’usage de techniques communes.

Par ailleurs les clivages classiques des sciences politiques, si confortables jusque-là, ont explosé en vol avec le néolibéralisme. Lorsque des libéraux (Philippe Raynaud par exemple) se moquent de la gauche radicale (Giorgio Agamben par exemple), au motif qu’elle utilise des concepts « de droite » (Carl Schmitt par exemple), alors c’est qu’il faut chercher d’autres sources d’intelligibilité, sinon de crédibilité.

Il revient pour l’heure à Alain Supiot d’avoir révélé ce changement de paradigme. A savoir que le néolibéralisme, en tant que gouvernance par les nombres, tend à réduire le politique à un espace « plus réduit et exigu », en intégrant des logiques totalitaires. Le marché fonctionne comme un parti unique (au point de devoir choisir entre le peuple et le marché comme le souligne Jean-Claude Michéa). Et « en URSS comme dans l’Allemagne nazie, le parti unique est le moteur qui met la société en perpétuel mouvement ».

Ainsi toujours selon Alain Supiot, « Le propre de l’ultralibéralisme – ce qui le rapproche du marxisme et le distingue radicalement du libéralisme à l’ancienne – consiste à envisager la loi et le droit non plus comme les cadres stables de la vie en société, mais comme de purs instruments, comme des produits ».

Ainsi les traités économiques comme TAFTA (Trans Atlantic Free Trade agreement) dont le principe est validé par les députés européens, ne sauraient être remis en cause par des décisions politiques souveraines. Le 28 janvier 2015 à Bruxelles, Jean-Claude Junker se montrait explicite : « Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens ».

Pour conclure

La question du recensement biopolitique, qu’il fut colonial, nazi, néolibéral, européen ou stalinien est une constante depuis que toute forme de gouvernement s’est voulue statistique. Les motifs, extermination, sûreté, contrôle des populations, productivité, planification, maîtrise des flux migratoires, sont les applications d’un système d’exploitation commun.

Il est cependant certain que plus l’individu est sous contrôle de dispositifs techniques, moins l’espace politique, « espace-qui-est-entre-les-hommes » (Hannah Arendt) ne peut produire de liberté. D’où cette interminable agonie de l’Agora.

De là à conclure que cet espace est devenu concentrationnaire en raison de la prolifération des dispositifs biopolitiques, c’est un autre pas. Il faut savoir ce qui fait « droit » dans le « camp ». Le camp étant une étendue de pouvoir délimité (capax imperii; Tacite), quelle est la « direction » qui se dresse à l’aplomb des volontés individuelles et les règle entre elles ?

Dans le cas nazi il n’y a plus de volonté humaine mais une règle unique, la mort en surplomb. Alors que dans le cas néolibéral, il n’y a que des volontés particulières, mais sans règle orthogonale (la régulation horizontale ayant remplacé la verticalité de la loi).

Or cette asymétrie devrait plus inquiéter que rassurer.

Notes   [ + ]

1. Les dispositifs anthropométriques ont été généralisés à tout l’empire colonial en quelques années avec une conception étendue de cette technologie. Comme en témoigne un député radical socialiste du Vaucluse à l’époque, les pouvoirs publics doivent « s’assurer de l’identité des agitateurs, intrigants ou adeptes de sectes qui troublent le pays et entretiennent, chez les indigènes, l’esprit de révolte » « Aux origines de la police scientifique », Karthala 2011