Google Intelligence Agency: « We think Google can help »

Vous connaissez peut-être cette nouvelle de Cory Doctorow qui s’appelle « Scroogled » 1)2007, Radar, cf. aussi son site craphound . Greg Lupinski découvre à ses dépens que Google a ouvert sa base de connaissances à la police aux frontières. Cette nouvelle de SF présente Google au point culminant de son omniscience et nous met en garde contre les utilisations possibles des informations accumulées par Google sur les individus. En voici un passsage 2)traduction Valérie Peugeot, Hervé le Crosnier et Nicolas Taffin:

« Une fois que tu as été retenu pour un interrogatoire complémentaire à la frontière, tu entres dans la catégorie « personne intéressante » et ça ne s’arrête plus jamais. Ils vont passer en revue les webcams à la recherche de ton visage et de ta démarche. Ils vont lire ton courrier, ils vont étudier tes recherches en ligne. […] Les juges ne les laisseront pas googliser tous azimuts. Mais une fois que tu es dans le système, cela devient une recherche sélective… c’est tout à fait légal. Et quand tu te fais googliser, ils finissent toujours par trouver quelque chose. Toutes tes données sont introduites dans un grand filtre qui recherche des « motifs de suspicion en s’appuyant sur toute déviation de la norme statistique ».

Les cookies au service des nobles causes ?

Car si aujourd’hui l’analyse comportementale des individus se concentre essentiellement sur le marketing, on sait que demain ces informations peuvent servir à de toutes autres choses. D’autre part on a vu Google quitter le champ du business pour mener des opérations d’ordre d’intérêt général. Ce fut le cas notamment avec le suivi de l’épidémie de grippe aviaire, qui a permis d’envoyer un message clair aux Etats: Google a des moyens qu’ils n’ont pas. Aussi serait-il opportun d’y regarder à deux fois avant de voter des lois « stupides » contre Google…

Poursuivant son immixtion dans la chose publique (res publica), Google cherche des thématiques consensuelles dont le spectre vibre assurément d’un large bénéfice moral. Ce fut le cas récemment en juin avec l’annonce d’un projet de sauvegarde des langues « en voie de disparition ». Ce fut le cas aussi par le blocage de la vente d’arme sur son portail commercial. En pleine campagne présidentielle américaine, le camp démocrate saura reconnaitre ses alliés. Toujours dans le champ politique, Google a lancé « Legalize Love » pour la légalisation du mariage homosexuel.

Google vole au secours des Etats et du Bien dans le monde

Aujourd’hui Google se lance dans la lutte contre les réseaux du crime organisé. Il entend combattre tout à la fois les cartels de drogue, le trafic d’organes, armes, etc. Cette tâche est dévolue à une nouvelle division : Google Ideas, un think tank créé en 2011. Un des premiers outils mis sur la table par Google est un vaste réseau de délation sécurisée. Mais peu importe. La déclaration d’intention auprès de l’Etat est là:

« We think Google can help »

(Une communication toujours aussi performante au demeurant, celle sur l’Adwords ayant fait ses preuves)

De l’organisation de l’information au traitement de l’information

Google est donc capable de se transformer tout autant en ONG à but non lucratif qu’en agence de renseignement privée. Il peut décider, en fonction de ses intérêts stratégiques, de s’engager dans le sanitaire, la culture, le juridique ou la politique avec la même aisance. Cette démonstration de force auprès des Etats fait passer Google d’un statut d’entreprise privée (dont la finalité est le profit), à celui d’auxiliaire étatique, dont les moyens sont souvent supérieurs aux forces publiques.

Non seulement Google possède la plus grande capacité de calcul au monde, mais il dispose aussi du plus grand fichier de renseignement jamais constitué dans l’histoire. Il sert principalement aujourd’hui au marketing comportemental, mais sa souplesse d’utilisation lui permet  de s’ouvrir à des applications dont les limites relèvent de l’imagination. Google est partout, Google sait tout, autant en profiter pour autre chose que de la publicité en ligne.

Google démontre avec brio que les informations qu’il détient relèvent pour partie de l’intérêt général, de la chose publique. Mais a contrario, Google reste une des sociétés les plus opaques du marché 3)Un exemple par beaucoup d’autres: Inbev et Google parmi les multinationales les moins transparentes. Google donne la preuve qu’il a les moyens d’un Etat, (et peut même servir des fonctions régaliennes), mais sans la moindre transparence sur ses outils et sans aucune visibilité sur les méthodes employées.

Stratégiquement Google démontre que les Etats pourraient desservir leur intérêts en prenant des mesures contre l’abus de position dominante, l’anti trust ou un renforcement de la fiscalisation. C’est le cas en Europe où au détriment du bien public, Google jouit du plus vaste réseau d’évasion fiscale  4)Les îles Bermudes, la planque à billet de Google.

Un exemple: de la bibliothèque d’Alexandrie à Google Play

Tout est dans la finalité cachée. Par exemple pendant près de 10 ans, Google a « vendu » son projet Google Book comme celui d’une bibliothèque universelle, n’hésitant pas à raviver le mythe de la bibliothèque d’Alexandrie. A l’heure de la maturité du projet, la « bibliothèque » est simplement transformée en librairie en ligne. Fin de l’histoire.

Aujourd’hui c’est le GBS [Google Book Settlement] qui régie les accords avec les ayants droits et les bibliothèques. Autrement dit, les millions de livres numérisés qui représentent un incontestable patrimoine commun, dont la portée est légitimement d’intérêt public, est sous la coupe réglée de contrats privés. Selon le GBS, Google conserve 37% des revenus et reverse le reste au Registre des Droits du Livre.

« Ne courrez pas, nous sommes vos amis »

Si aujourd’hui les opérations commando de Google dans la chose publique sont sélectionnées avec grand soin pour leur valeur (ajoutée) morale, elles peuvent demain servir  des objectifs très différents.

Clandestins et immigrés sont aussi des consommateurs en ligne, de même que les dissidents politiques, la liste est ouverte. La Google Intelligence Agency pourrait rendre de nombreux services. Elle le fait déjà depuis le Patriot Act II qui permet l’accès aux dossiers par les services gouvernementaux mais ne relève officiellement que de la sécurité du territoire 5)Y compris avec la NSA en toute intimité ce qui ne manque de poser quelques questions concernant le cloud par exemple.

Il n’est pas rassurant de voir que la trajectoire fictionnelle tracée par Cory Doctorow en 2007 se matérialise au fil des années, subrepticement, dans ce qui est implacablement réel.

« Nous n’en savons pas assez sur vous » Eric Schmidt

Notes   [ + ]

1. 2007, Radar, cf. aussi son site craphound
2. traduction Valérie Peugeot, Hervé le Crosnier et Nicolas Taffin
3. Un exemple par beaucoup d’autres: Inbev et Google parmi les multinationales les moins transparentes
4. Les îles Bermudes, la planque à billet de Google
5. Y compris avec la NSA en toute intimité ce qui ne manque de poser quelques questions concernant le cloud par exemple

3 réflexions au sujet de « Google Intelligence Agency: « We think Google can help » »

  1. Google devient un monstre, au début c’était un moteur de recherche mais maintenant il ce transforme en dieu tout puissant, il décide de ce que nous trouvons sur le net, mais en plus il entre de plus en plus dans nos vies privées. Il possède un outil ultra efficace et en joue, au risque de devenir un jour un vrai problème de société. Je rechigne de plus en plus à donner des infos au monstre sachant que un jour ou l’autre il sera possible que ces informations ce retourne contre moi…

  2. Bonjour Papy,

    Toujours intéressant et important de ne jamais perdre de vue ce qu’est Google et quels sont ses intérêts… Le monde de Google n’est ni le monde ni l’internet. Encore faut-il le rappeler aux utilisateurs passifs et endormis…

  3. Ça va en faire des M. Martin bloqués à la frontière … 😉
    Plus sérieusement, l’utilisation des données du web dans le cadre de procédures légales n’est pas une nouveauté… Google ou pas, ça se fait, et depuis tttrrèèèss longtemps.
    Suite à la lecture de l’article, mon coeur balance entre « c’est une bonne chose pour l’intérêt général » et « et le droit à l’oubli ??? »

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