Grand-mère remet tes lunettes la discussion n’est pas finie…

[Mode discussion ouverte avec Sylvain partie d‘ici en passant par , sur le thème de Google et son fonctionnement d’abord, puis tout le reste, comme on aime^^]

La limite mathématique

L’idée, en rappelant que Google ne fonctionne jamais qu’à partir d’une logique binaire n’était pas de réduire les possibilités offertes par la découverte du codage informatique. Mais de le ramener à sa place de séquence d’instructions numériques à base de 1 et de 0.

Je suis d’accord que les analogies entre les différents codes organiques et informatiques sont assez frappantes et que l’on puisse s’enthousiasmer d’une possible modélisation du vivant et des comportements cellulaires, mêmes complexes.

Mais pour l’heure je ne vois pas que l’on soit allé plus loin que l’exécution de taches, même en grands volumes. Outre la question de la ressource de calcul, la limite en programmation n’est jamais que mathématique in fine. La question n’est plus de savoir tout ce que les séquences permettent, mais ne permettent pas. La question c’est ce que les mathématiques ne permettent pas dans l’appréhension et la compréhension de la vie. Car ce que les mathématiques n’expliquent pas, le programme ne le fait pas.

Dès que l’on veut se rapprocher de comportements observés dans la nature, on essaie de développer des logiques floues, d’introduire de l’aléa dans des séquences par essence déterministes, cf. vol des étourneaux par exemple ou bancs de sardines. Autrement dit on tente toujours d’introduire un troisième terme, de ne pas exclure un choix tiers. C’est la vie…

Le vivant n’est-il que nombre et calcul ?

Bien sur qu’à partir d’un petit paquet de données, de décisions possibles, on peut déboucher sur une explosion combinatoire. Mais la qualité ne naît pas de la quantité, la force brute du calcul consiste à « épuiser » les possibles. On peut faire « apprendre » à une machine certes, ça reste limité et tellement loin des capacités d’évolutions organiques.

L’idée que la vie et les comportements organiques sont des informations numérisables, par accointance entre les notions de codes peut-être existe et forme un courant de pensée. C’est même le postulat de départ du courant de la Posthumanité, qui se projette dans la numérisation totale du monde et du vivant sous forme d’informations « binarisées ». On se rapprocherait d’un monde pythagoricien dans lequel tout est nombre, dans lequel chaque chose est l’expression d’une séquence de chiffres. La vie serait peu ou proue une question de puissance de calcul.

En l’état des choses, c’est encore peu convaincant malgré les différents engouements pour ces théories aux différents stades de l’histoire.

Le cerveau humain

Dans « la vie », il y a le cerveau humain. L’informatique depuis la Machine de Papier de Turing est là pour en représenter l’extension technologique, comme le marteau pour la main. Fait intéressant, les deux fonctionnent à partir de pulsions électriques, laissant penser que c’est une question de calcul, un problème comptable de possibilités, une quantité d’hypothèses importante mais dénombrables.

On a cru longtemps que le cerveau disposait d’un stock de connexions synaptiques qui s’épuisait avec le temps. C’était faux. On sait maintenant que la plasticité neuronale est active tout au long de la vie, que nos connexions internes s’adaptent sans cesse, changent et évoluent en fonction des besoins et des sollicitations.

Le travail du piano implique des modifications synaptiques, de même que l’hippocampe du taxi londonien se développe en fonction d’une représentation spatiale exigeante. Tout ceci serait-il « mathématisable » ? Mais à quelle sorte d’algorithme ramener le rêve par exemple ?

Et quand bien même, on sait aussi l’échec des thèses physico-chimistes du début du XX° siècle, tendant à réduire les sentiments, les états de la psychè à des zones et des boutons sur lesquels il suffirait d’appuyer pour être activées. Comme l’avait bien vu Bergson, il y a une différence fondamentale entre le cerveau et l’esprit, la conscience et sa condition de possibilité physique… La conscience peut-elle se ramener à une séquence d’instructions, une liste de possibilités de 1 et de 0 ?

Google et la soumission des Hommes aux algorithmes

Revenons à Google pour voir. La sémantique tient… Peut-on à partir d’une logique formelle, de principes logico-mathématiques, fournir un outil qui permette de comprendre le langage naturel, autrement dit d’être intelligent ? Pour l’instant non. Et de loin…

Mais ce qui se passe est tout aussi intéressant. Car ce n’est pas la machine, l’outil qui est en train de s’adapter à l’homme. Mais bien l’homme qui s’adapte à la machine. (A lire d’ailleurs l’excellent essai de Nicolas Carr, Internet rend-il bête?) C’est bien notre plasticité neuronale qui mute pour s’adapter à son environnement algorithmique.

Google Suggest par exemple imprime une manière de penser, ramène l’expression linguistique à sa base de données, reformule la chose pour nous enclore dans un index lexical monétisé, simple, fermé, qui donne l’illusion de la réalité.

Et comme le note très justement Douglas Rushkoff :

« En persistant à consommer cela gratuitement, nous les poussons vers quelque chose qui s’apparente au modèle de la télévision, où les publicité financent tout. Et nous savons ce que cela produit en termes de qualité de l’information et du divertissement ».

Pour faire court et caricatural, Google est un TF1 de l’information numérique qui vend du « temps de cerveau disponible » aux enchères. Et nous trouvons cela formidable.

Il s’agit bien au contraire d’une régression, une étonnante régression alors que nous nous enthousiasmons tous les jours pour de nouveaux algorithmes dont nous croyons naïvement qu’ils sont là pour nous servir… Alors que c’est bien l’inverse qui se produit.

La question se renverse donc…

 

5 réflexions au sujet de « Grand-mère remet tes lunettes la discussion n’est pas finie… »

  1. Cet article me fait penser au débat concernant la calculatrice & le calcul mental. L’innovation technologique, généralement perçue comme une évolution positive de la société, mène dans certains cas à l’abrutissement de la population.
    On ne prend plus le temps de réfléchir quand on ne se souviens plus de quelque chose, on va voir sur Google ou Wikipédia… « Google est un TF1 de l’information numérique » : oui c’est un peu ca !

  2. Je vais prendre le temps de (re)lire 😉

    En parlant de post-humanité: si vous manquez de lecture sur la plage, quelques pistes :
    Scott Westerfeld : « L’IA et son double », qui évoque l’accession à la conscience des IA (nsfw)
    Sa série « Uglies » est également un must (ok pour ados celle là) en ce qui concerne l’abandon de notre esprit critique, de notre individualité, et la société qui peut en découler. Bien plus profond que ça n’en n’a l’air au premier abord.

    Pour les nostalgiques des space opera d’antan, je vous conseille les bouquins de Peter F. Hamilton : la tetralogie de « l’étoile de Pandore » et la « trilogie du vide ». On est en plein dans la transhumanité, l’existence post-physique. Un bon mélange de hard science et de space opéra. Ca se lit tout seul, et ça peut faire peur si on y réfléchit 😉

    • Dans la littérature SF, un autre auteur intéressant est Richard Morgan (« carbone modifié » et autres livres). Sans qu’on soit dans la posthumanité au point d’Hamilton, il y a l’idée de la séparation du corps (l’enveloppe) et de l’esprit (numérisé dans une « pile ») et la possibilité de changer d’enveloppe et autres trucs bizarres.

    • Pour élargir l’approche on trouvera aussi :
      – « Humanité 2.0: La Bible du changement » de Ray Kurzweil (Celui qui a charge la recherche sémantique et l’IA chez Google et dirige l’université de la Singularité)
      – « L’humanité augmentée : L’administration numérique du monde » d’Eric Sadin (auteur aussi de l’excellent « Surveillance globale »)
      – « Demain les Posthumains » de Jean-Michel Besnier, excellent professeur de philosophie.

  3. D’un certain point de vue, l’informatique se heurte à un problème, celui de la définition de ce qui est calculable, et (corollaire) de ce que l’on entend par calcul. Chez les informaticiens théoriciens (et certains logiciens), on travaille beaucoup sur les modèles de calcul : la machine de Turing, le modèle RAM (modèle de l’algorithmique, et de l’ordinateur, actuelle), l’ordinateur quantique, les automates cellulaires, etc. Certains modèles sont équivalents, d’autres sont incomparables, certains sont plus « puissants »… Mais tous ont des limites : des choses qui ne sont pas décidables et que parfois nous, pauvres humains, on sait décider.

    Il y a beaucoup d’exemple de la différence entre la pensée automatique et l’humain. Même pour faire des preuves en maths, l’humain est plus « puissant » car il peut prouver des choses que l’ordinateur ne peut pas faire. Par exemple, on peut faire un raisonnement par l’absurde en supposant le contraire de ce que l’on veut montrer, et en déroulant la technique jusqu’à trouver une contradiction. Notre intuition nous « donne » la prémisse, et ensuite seulement on rentre dans le processus balisé.

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