Le temps réel et l’arbre de l’oubli

La notion de « temps réel » provenant de l’informatique (système temps réel) se voit appliquée à ce qui n’est pas informatique. Tout doit se faire en « temps réel », comme en informatique, c’est-à-dire « un système pour lequel le respect des contraintes temporelles dans l’exécution des traitements est aussi important que le résultat de ces traitements ».

Etendue à l’individu même, la notion de temps réel accompagne aussi le travail, le loisir, l’existence et les relations. La satisfaction du désir en temps réel est l’aboutissement de la Consommation Assistée par Ordinateur (CAO). Le temps réel correspond à l’immédiat, non sans intermédiaire (il n’y en a jamais eu autant en réalité), mais dans l’instant, tout de suite. Le temps réel est le présent à l’état brut, le temps perpétuellement présent.

La mémoire, autrement dit le passé, est une arme de résistance. Elle fonde le groupe, la culture, les références, les savoirs. D’ailleurs les esclavagistes le savaient et prenaient soin de faire oublier leur mémoire aux esclaves :

« En 1727, les esclaves en partance du Bénin pour le Nouveau Monde devaient tourner neuf fois pour les hommes et sept fois pour les femmes autour de l’arbre de l’oubli planté par le roi Agadja, afin d’oublier leurs origines, leur identité culturelle, leurs références géographiques ».

Arrivés au Nouveau Monde d’ailleurs, l’organisation du travail commençait par séparer ceux qui parlaient la même langue ou le même dialecte. Ne devait leur rester que cette mémoire vive, cette mémoire tampon qui s’efface avec le sommeil afin d’améliorer leur performance au travail. Ainsi la forme d’organisation du travail la plus aboutie était celle du travail en temps réel. Il fallait faire table rase du passé et ne songer qu’au lendemain.

Et tout devint « Révolution ». Sans traces, sans références, chaque lendemain est unique, original et chantant. Alors on les met en « coworking », on pose leur ordinateur Apple sur des palettes en pin des Landes et voici une ère nouvelle, le « Nouveau Monde » en somme ; celui des worksongs en 140 caractères. Tous les matins il faut rebooter l’Homme neuf et le câbler à son nuage mémoriel. Tous les matins il est « nouveau »,  tous les matins c’est une Révolution, une nouvelle « frenchtech », une nouvelle « application ». Que ne se vante-t-il pas d’être l’Homme Amnésique… Ses concepteurs, eux, ont bonne mémoire.

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