Le turc mécanique, l’origine schizoïde de l’informatique éprouvée par Holderlin

Quelques notes en vrac

Les origines du turc mécanique

En 1770 le baron Wolfgang von Kempelen présente une invention qui connaitra un large succès dans toute l’Europe jusqu’en 1820 où la supercherie sera dévoilée. Sa machine est capable de jouer aux Echecs contre des joueurs humains et de les battre. Elle fait donc appel aux capacités cognitives les plus larges, allant de l’analyse au calcul jusqu’à la prise de décision (de jouer un coup plutôt qu’un autre).

En réalité, cet automate se présente sous la forme d’un meuble rectangulaire dans lequel un homme de petite taille se glisse. L’automate était un mannequin en bois de forme humaine (buste, bras, tête) et vêtu comme les magiciens de l’époque (robe à la turque, turban, rappelant le costume traditionnel d’un sorcier oriental).

L’intérieur de la machine était destiné à tromper l’observateur, intégrant un mécanisme complexe de roues, rappelant les horlogeries les plus avancées. Comme la machine d’Anthycitère pourrait-on suggérer, rappelant la fonction astronomique des premiers automates au 1er siècle av. J-C.

En réalité, il a fallu attendre 127 ans pour qu’un automate ne batte un être humain aux Echecs, lorsqu’en 1997 Garry Kasparov a perdu contre Deep Blue (IBM). Cet évènement n’était pas moins magique que celui de XVIIIème siècle, selon l’assertion d’Arthur C. Clark : « Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie ».

Mais le baron von Kempelen révèle plus qu’un tour de magie. Il inaugure sans le savoir le début d’une relation entre l’homme et l’automate, alors même qu’il n’y a pas d’automate, mais un homme qui se fait passer pour un automate.

C’est un fantasme typique du siècle des Lumières qui prend corps, la création d’une raison non organique grâce à la puissance de la raison organique. Il révèle d’emblée un état schizophrénique et une volonté de dédoubler le cerveau (donc les identités) qui finira par aboutir à la révolution numérique.

Cette schizophrénie originelle se trouve exacerbée par le schizophrène Hölderlin. Lui qui signe plusieurs poèmes d’un S pour Scardanelli, lui-même et comme par hasard, joueur d’Echecs reconnu pour avoir « joué le rôle » de l’automate dans le Turc Mécanique. Une multitude de soi qui n’en est pas.

Aussi la question de l’identité de l’automate est posée avant même que son existence ne soit envisageable. C’est une des premières caractéristiques du début de la relation entre l’homme et la machine informatique. On doit prendre cette question en considération aujourd’hui pour mettre en perspective que la moitié du trafic internet global est le résultat des automates par exemple.

Mais pour aller plus loin dans cette schizophrénie originelle (fractionnement et non dissociation de l’esprit), on pourra également considérer que c’est moins la machine que le cerveau humain qui s’adapte à l’autre aujourd’hui. Sur le plan neurologique, les réseaux synaptiques mutent pour se conformer aux exigences algorithmiques (et non l’inverse). C’est bien l’automate aujourd’hui qui modèle en partie le processus de pensée. Sur le plan culturel, pour rappeler Marshall Mc Luhan : « Le médium, c’est le message ». Ou dans la lignée comme le rappelle Nicholas Carr : «… toute modification de la forme d’un média modifie aussi son contenu ».

Cet automate-médium, calculant des prises de décisions d’une autonomie sans volonté (une révolution copernicienne depuis Emmanuel Kant), trouve sa source dans un fractionnement mimétique, à savoir l’expression d’un fantasme de soi, ou plutôt de « méta-soi » sans surmoi. Un fantasme d’être plus que soi tout en étant soi ; un soi augmenté aujourd’hui par l’interconnexion des objets au corps et en réseau. Il en résulterait non plus seulement un fractionnement de l’esprit mais aussi du corps, lorsque la symbiotique permet d’intégrer des puces (cf. puces RFID, le projet biométrique de Google ou la production de bit par l’énergie corporelle pour créer un modem intérieur).

Même le capitalisme se retrouve dans cette schizophrénie originelle qu’Hölderlin révèle avec un simple S. La nouvelle forme de libre échange que représente le capitalisme cognitif a confié sa part de décision aux automates, remplaçant de plus en plus les traders dépassés par le High Frequency Trading. On a vu l’émergence aussi d’un capitalisme linguistique avec Google Adwords, organisant une place boursière mondiale du langage dont le principe est fondé sur le marché de longue traine permis par l’économie d’abondance (induisant la baisse du coût de production). Le fractionnement économique a éclaté comme un nouveau modèle.

In fine l’éparpillement de ses propres data personnelles correspond à un morcellement numérique de soi pour devenir assimilable dans le réseau en grande partie géré par des automates. Automates qui ont pour fonction aujourd’hui d’analyser l’homme dans ses moindres recoins, partant de son comportement en ligne pour interpréter les attentes, les besoins et les désirs. Cette résultante d’un web dont le modèle économique dominant est celui de la publicité porte un coup sévère aux rêveries de gratuité au sens de partage des connaissances. L’origine schizoïde de l’informatique semble se poursuivre bien au-delà des formes de son évolution.

4 réflexions au sujet de « Le turc mécanique, l’origine schizoïde de l’informatique éprouvée par Holderlin »

  1. Eh bien… que de recul !

    On retrouve le même fil dans le test de Türing, qui est une sorte de raisonnement par l’absurde : pour décider si on a un humain ou pas à l’autre bout du fil, on suppose la machine et on cherche des traces d’humain pour contredire cette supposition. On cherche donc aussi l’homme qui se fait passer pour automate 🙂

    Pour rebondir dans le même courant, on pourrait développer la farce des captchas : censés être un test distinguant l’humain de la machine, le captcha est en fait plus souvent résolu par une machine (reconnaissance de caractères, cassage de hash) ou par un automate (homme faisant un travail de machine, indien caché dans une petite boite accessible par une API) que par un « vrai » utilisateur… quelle ironie ! Il est de fait plus facile de s’inscrire à un site « protégé » par captcha via un bot que sans…

  2. L’origine schizoïde de l’informatique comme de tout projet humain complexe ne découle-t-elle pas de l’origine de la pensée humaine tout court?
    Tout projet d’action se fabrique avec une certaine dose de matérialisme et d’idéalisme, concepts contradictoires par excellence.

    Sommes-nous dans un monde à la Deep Blue où l’intelligence froide et sans affect peut tout résoudre rendant toute action mécanique car obéissant à un lien de causalité?
    Ou bien l’Idée gouverne-telle l’action en lui rendant sa liberté, tel Kasparov dans ses fulgurances de génie qui n’avait que faire, pour battre Deep Blue la première fois, de passer en revue les millions de combinaisons possibles pour chaque coup, contrairement à l’ordinateur.

    Il faut relire « le Joueur d’Echecs » de Stefan Zweig, nouvelle publiée en 1943, dans laquelle un prisonnier de la Gestapo s’évade mentalement de l’isolement dans lequel les nazis veulent l’étouffer pour le faire avouer, en rejouant dans sa tête les parties des grands maîtres, puis en imaginant des parties contre lui-même, ce jusqu’aux portes de la folie et sa libération, puisqu’ayant visiblement perdu la « raison ».

    On ne joue pas toujours pour les mêmes « raisons », on n’agit pas dans la réalité sans une part d’idéalisme, souvent minime certes, et dans la vie numérique l’homme schizophrène aura toujours emporté quelques concepts dans sa mallette, même si effectivement les bourses du monde rançonnent aujourd’hui le web de la connaissance et du keyword.

    Finalement la schizophrénie en mode numérique est peut-être moins le problème que le système politique ou économique qui nous fait replonger chaque matin dans la matière comme des paquets de bit dans le métro.

    Positivons donc en nous inquiétant, ça c’est schizo 🙂

  3. Bravo Papy encore une belle réflexion. Le plus décadent dans ce constat (et à la lumière également de la belle prose de Monica ci-dessus), c’est que l’homme se fourvoie totalement, dans son entièreté. La fuite en avant dans la technologie, ce passe-temps, ce trompe l’ennui donc trompe la mort, est une aberration qui se traduit encore aujourd’hui par des fantasmes qui prennent vie dans le virtuel (Matrix et compagnie) : l’Homme, en se spécialisant de plus en plus, en DEVENANT technique, se nie à corps perdu.

    L’homme en est arrivé au point qu’il croit plus en l’extérieur qu’en son intérieur. Toute la société est basée sur nos projections, telles des exosquelettes qui prennent l’apparence des manifestations de la grande consommation et qui viennent repousser plus profondément, annihiler de plus en plus le petit grain de riz qui nous sert parfois d’anima.

    Le Turc mécanique en est l’illustration parfaite : Si c’est une machine les individus sont prêts à croire qu’elle est supérieure. Ils se placent de facto dans un état de pré-soumission.

    Si vous les mettez face à un homologue ils vont chercher à se comparer et à le dénigrer.

    Aujourd’hui mon moral en a pris un coup : autour de moi, dans les transports publics, dans la rue, au boulot, ce que j’ai entendu le plus a été « IOS 7 ».

    Punaise. Avant on parlait banalités qui avaient un sens et un impact dans nos vies : la météo par exemple, qui orientait la destination des escapades du week-end. Aujourd’hui, la banalité c’est le système d’exploitation de l’outil d’asservissement ultime.

    Le petit turc mécanique de ces téléphones est bien plus doué que son ancêtre : c’est lui qui nous dirige comme des pièces sur son échiquier.

    PS : Désolé pour le lien sur le trading haute fréquence, c’était de circonstance; mon site est un honeypot.

  4. 
    Avant toute chose merci pour cette présentation, tout autant lucides et enrichissantes. Vous avez tous raison, mais quand même, le service qu’offert un automate ne remplace jamais celui d’un humain, et le pire: c’est que cela pourra représenter un danger pour l’être humain un jour

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