Les intentions de Google et la pénétration universelle des consciences

Dans un de ces exercices de communication qu’il affectionne, Amit Singhal (Responsable Google Search) a publié un article officiel sur le blog de Google (Building the search engine of the future, one baby step at a time) pour annoncer 3 évolutions :

  • Le déploiement du Knowledge Graph à l’international en version anglophone
  • L’intégration des mails aux résultats de recherches
  • Une mise à jour de la recherche vocale pour concurrencer Siri sur iOS

Ces « baby steps » comme les nomment Amit Singhal, sont autant de stigmates de la mutation en cours. Non seulement l’avenir de Google n’est plus dans l’intermédiation d’une recherche par mots clés, mais il n’est même plus sur le web. Classement et hiérarchisation des documents du web 1 se font de plus en plus petits dans le rétroviseur.

Derrière ces annonces factuelles et la mise en scène communicationelle via un story telling devenu la règle, (le petit indien derrière son poste de tv, etc.), Amit Singhal laisse percevoir un discours plus profond que son simple marketing.

Intelligence artificielle et omniscience

Le « grand » Amit Singhal nous apprend ainsi que petit, il rêvait d’un méta ordinateur de type HAL capable, non de recueillir toutes les connaissances du monde, mais de répondre à toutes les questions possibles, (ce qui est très différent comme point de départ).

I imagined a future where a starship computer would be able to answer any question I might ask, instantly

Ce “starship computer” dont il rêvait serait aujourd’hui à comparer avec le Knowledge Graph, qui n’en serait donc qu’à ses débuts. Nous sommes dans la droite ligne de ce qu’annonçait Larry Page :

Pour nous travailler sur les recherches est un moyen de travailler sur l’intelligence artificielle

Et pour cause puisque pour le co-fondateur de Google :

Le moteur de recherche ultime est quelque chose d’aussi intelligent que les êtres humains, voire davantage

Il s’agit toujours en théorie de la complexité (mathématique et algorithmique) d’un problème NP-Complet, autrement dit sans résolution possible à l’instant T. Et comme le rappelaient (juin 2012) les chercheurs Yann LeCun et Josh Tenenbaum du MIT :

La réelle intelligence n’est pas seulement de mémoriser, mais de comprendre et d’utiliser ce que vous avez appris dans des situations inconnues

Conclusion, Google a plutôt l’intelligence d’un insecte, même pas celle (et de loin) d’un rat. Et cela comme l’explique  Yann LeCun parce que « C’est de l’apprentissage par cœur, il n’y a pas de compréhension de la part de la machine ».

Google engagé à façonner une nouvelle humanité

De même, le Knowledge Graph n’est pas un tissu de connaissances mais d’informations, ce qui diffère sensiblement. Les algorithmes qui classent et ordonnent les entités nommées, ne sont vecteurs, en soi, d’aucune forme de « connaissance ». Pis encore, la notion de sémantique est trompeuse et a d’ailleurs été très tôt dénoncée et corrigée par Tim Berners Lee. RDF, SPARQL, Microdata, structurent, mais ne « comprennent » pas. Le dernier produit à la mode de Google est une illusion d’optique, ou disons plutôt une illusion de savoir.

Mais peu importe. Pour l’heure ce « produit » se vend bien et surtout c’est sa toile de fond qui lui donne tout son intérêt. Depuis le début Google travaille à cette fameuse IA. Elle représente un pilier des NBIC (Nanotechnologie, Biologie, Information, Cognition), carré magique du courant de la transhumanité.

Le mot est lâché. L’université de la Singularité et son Humanité 2.0 incubent à la Silicon Valley sous le patronage du milliardaire Peter Diamandis et de Ray Kurzweil en charge de la « messianisation ».  Ce dernier fut l’un des tout premiers investisseurs de Google (250 000 $) et semble avoir nourri de ses idées les jeunes doctorants de Stanford, Larry Page et Sergey Brin.

Aujourd’hui Google finance sa part avec 30 millions de $ via XPrize pour un projet de robot lunaire, ainsi qu’une participation financière directe dans l’université de la Singularité.

C’est dans une telle perspective que ce nouveau service web de Google est réellement un « baby step » sur le long chemin qui mène vers le « starship computer ».

Déchiffrer les intentions pour intercepter l’indétermination liée au libre arbitre

Cela pose-t-il un problème ? Tout dépend d’où l’on se place. Mais le « starship computer » est aussi à relier aux objectifs de marketing comportemental qu’affiche Google. On n’envoie pas un robot sur la lune en cassant son PEL.

L’objectif n’est donc pas de docilement répondre aux gentilles questions des internautes. Il n’a jamais été une fin en soi. Le but est tout simplement d’anticiper le désir du consommateur afin de raccourcir au strict minimum le chemin entre l’identification du désir et l’acte d’achat. Cela revient à éliminer la notion de choix et à renvoyer, idéalement, la notion de libre arbitre dans les 22 mètres de l’inconscient (ou de l’inconscience).

Cela revient in fine à comprendre les mécanismes émotionnels et à « décrypter les processus de décision d’achat« . Cette étape dans la longue histoire des « techniques de vente » est celle du neuromarketing. L’enregistrement de nos comportements en fournit la matière première. C’est ici et nulle part ailleurs que réside l’intérêt de Google à nous comprendre. En ce sens Google + n’est pas tant un réseau social (I moyen) que le Cheval de Troie de nos consciences (II finalité).

L’annonce conjointe de Google Voice Search va dans la même direction et Amit Singhal ne s’en cache pas puisque le titre présentant ce nouveau service est tout simplement :

Comprendre vos intentions

On ne peut faire plus clair non ?

L’arme fatale de James Bond: les cookies Google

Dans le précédent billet, (ici) nous avions vu comment Google pénétrait le champ du Politique, soit en soutien direct du parti démocrate pour Barack Obama, soit en proposant des programmes d’investigation relevant initialement des responsabilités d’un Etat.

Ce parti pris pour un candidat et ce « goût » de la politique fait de facto de Google la plus grande agence de renseignement jamais créée. L’agrégation globale de données sert deux forces : le sécuritaire et le commerce.

C’est ce qu’Eric Sadin a précisément identifié dans « Surveillance Globale, Enquête sur les Nouvelles Formes de Contrôle » :

Evènement [ndlr sur le MIT et le data mining] qui confirme à quel point techniques de marketing et techniques sécuritaires sont entremêlées, se servant de leurs innovations mutuelles avec le même objectif : suivre les comportements à la trace en vue de les devancer, pour les unes, les désirs d’achat, pour les autres les intentions malveillantes.

Et mieux encore. Pour Jeffrey Ullman, c’est l’examen des bases de données commerciales qui permettra de repérer des transactions suspectes au regard de la sécurité nationale.

Et le SEO ? Un hochet datant de l’enfance de Google

Nous sommes bien loin des SERPs et des bidouilles pour singer les formes les plus rustiques du Traitement Automatique du Langage. En ce sens la ligne éditoriale de ce blog est à la dérive. Nous sommes bien loin aussi des problématiques du SEO et de ses saints « ranking factor ».

Pour autant il y a deux raisons pour lesquelles on peut persister à écrire ce genre de chose ici.

La première c’est qu’un webmaster ou un SEO n’est pas nécessairement un technophile aveugle aux enjeux qui transforment la société et redéfinissent la notion d’individu et la valeur de ses relations avec les autres. Un document en ligne n’est pas nécessairement un contenu insipide de 292 mots dont l’unique finalité est de capter de l’audience, soit pour la satisfaction de l’égo, soit celle de son compte Adsense. Incroyable n’est-ce pas ?

La seconde se rapporte directement au SEO. Dans le contexte de ce billet, les techniques d’optimisations dans les résultats de recherches paraissent bien fragiles. Certes ce n’est pas pour tout de suite. Mais comme le Pagerank, son meilleur ennemi qu’est le SEO (que l’on appellera de « l’Age Classique ») est soumis à la théorie de l’obsolescence. Le postulat de l’innovation permanente à l’œuvre dans le capitalisme cognitif ne laisse aucun avenir tangible à l’ère du web 1 des années 90.

Ce n’est pas faute de recherche en ligne ou d’un effondrement de la demande. Mais parce qu’on change de paradigme. Google s’est redéfini pour s’adapter. Cette redéfinition l’amène à réduire son rôle d’intermédiation avec les autres sites web (capter du temps de cerveau disponible pour ses publicités) et à subjectiver les résultats de recherches (l’égo comme étalon de l’information).

 

Fin de ce billet. Une hérésie éditoriale avoisinant les 1500 mots.

 

8 réflexions au sujet de « Les intentions de Google et la pénétration universelle des consciences »

  1. Excellent, merci pour cette « hérésie éditoriale », comme tu dis, qui laisse sérieusement à réfléchir. Avec cette nouvelle génération qui étale littéralement sa vie sur les réseaux sociaux et sur le net en général, on imagine très vite les possibilités qu’offre ces études. Comme d’habitude cela pourrait être utilisé pour servir l’humanité, mais j’ai la fâcheuse impression que par le biais du pouvoir et de l’argent ce ne sera encore une fois jamais le cas.
    L’ère qui suivra sera certainement celle de la remise en question globale… Ou en sommes nous, comment sommes nous arrivé à un tel point…
    A l’heure où les machines sont responsables de notre économie, « Big Brother » (Ou l’ère des machines) a bientôt finit son enfance et arrive à son adolescence.
    Brrrrr… ça fait froid dans le dos.

    • Dans le bouquin que je citais justement, l’auteur s’étonnait du manque de réaction ou à tout le moins d’intérêt, pour les profondes modifications en cours. Le réveil risque d’être brutal.

  2. Anticiper pour mieux surveiller, mieux vendre, court-circuiter libre-arbitre et réflexion… La soi-disant intelligence Artificielle n’est qu’un ersatz de Jean-claude convenant, commercial à tout vendre, qui aurait réponse à tout pour nous fourguer son monde de demain… Belle manipulation !

  3. Je suis entièrement d’accord avec ce que je peux lire ici. Google est en pleine mutation, tout comme l’est internet en fait et le SEO devient chaque jour un peu plus « as been »… uniquement s’il garde sa forme première d’optimisation du référencement.

    Car si le SEO évolue vers des fonction plus marketing / communication de community manager ou « autres », là, il pourra garder sa place au coeur des stratégies sur internet.

  4. Un article qui file tout de même la chair de poule quand on y réfléchit un peu… mais qui nous dit que ce texte ne soit pas écrit par un humain ? ;=)

  5. Cette « hérésie éditoriale avoisinant les 1500 mots » est très intéressante même si j’avoue avoir eu un peu de mal à suivre par moments : article à relire en fin de matinée après une bonne nuit de sommeil ^^

    Je suis tout à fait d’accord avec toi sur l’objectif de Google qui est d’anticiper le désir de l’internaute et ainsi de nous proposer des résultats précis alors que notre requête était large.

    L’exemple du Knowledge Graph avec une requête comme « JO » donc très large le montre très bien. Une personne faisant cette recherche pourrait vouloir trouver le sens de JO s’il ne sait pas à quoi ça renvoie, ou un historique des JO …
    Et pourtant Google afficher un tableau des médailles avec le programme détaillé de toutes les disciplines ce qui correspond à un résultat très précis.
    Ainsi Google stigmatisme notre pensée en cherchant à tout prix à nous donner LA réponse.
    Si Google continue d’oeuvrer dans ce sens, le moteur ne sera plus à classer au rang de « moteur de recherche » mais plutôt de « moteur de réponses » (j’ai pas trouvé mieux comme néologisme ^^)

    Ps : un commentaire dans la lignée de cette hérésie éditoriale 😀

  6. Nous allons surtout tous, de manière subreptice mais… canalisée – vers une anti-identité universelle ou mieux, vers un anti-Soi universel (comme le disent certains experts [« processus d’anti-personnalisation actifs » dédiés intentionnellement aux masses civiques contemporaines]) – qui serait conforme aux intérêts à la fois politiques des fédérations pluri-étatiques (in fine des US et de l’UE) et vénaux des multinationales (elles-mêmes inféodées – tangentiellement mais furtivement – aux valeurs fédérales des Etats susmentionnés). Trop cool pour l’avenir radieux de l’inhumanité.
    Salut!

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