L’eugénisme numérique et le management de soi

La numérisation agite l’imaginaire d’une « révolution civilisationnelle », d’une rupture, d’une innovation de l’espèce humaine, dans un vaste storytelling anthropologique remontant à l’invention des Golem, polarisant crainte et espoir depuis la révolution industrielle. Le succès de cette fiction sans friction permet avant tout une profonde reconfiguration de la société.

Il n’est plus à démontrer que la mondialisation est le fruit d’un tandem interdépendant, s’articulant entre une philosophie politique, appelé « néolibéralisme » en économie et le déploiement des télécommunications informatiques. Ainsi le modèle néolibéral permet la numérisation et vice et versa. C’est un schème commun issu de la cybernétique animé par la même logique de « conduite des conduites » et de contrôle des comportements.

C’est ainsi que l’économie de marché a emprunté à l’Etat, puis amélioré, ses méthodes de gestion des foules par les statistiques. La statistique est, dès 1785, décrite comme « étude méthodique des faits sociaux par des procédés numériques » 1)Bachaumont, Mémoires secrets, Paris, t. 29, p. 102. D’ailleurs, on aurait tort de considérer le début de la numérisation avec l’apparition de l’informatique, ceci en mériterait l’histoire.

Au fondement de l’informatisation numérique, la statistique (Big Data par exemple) est l’outil de gestion de l’Etat appliqué au marché. Marché entendu au sens global, intégrant à la fois le management et le marketing, l’un pour la production, l’autre pour la consommation.

Marketing et management

Les deux ont tendance à fusionner, ou plutôt à interchanger leurs fonctions depuis quelques dizaines d’années. Dès les années 60, l’avancée du « marketing management » a revendiqué l’intégration de la production. Parallèlement, les méthodes de management par benchmarking ont largement pénétré les pratiques du marketing, jusqu’à imposer une forme de fordisme psychique de la consommation.

Loin de s’opposer, ils ont pour socle contemporain et commun, une extension totale et une revendication universelle. Cette extension pour Philip Kotler va jusqu’au remplacement par le marketing de fonctions sociales occupées autrefois par la religion par exemple. Par ailleurs le management, loin de se cantonner à la gestion de la production, prétend aujourd’hui s’imposer à l’individu lui-même après avoir conquis la gestion de l’Etat.

Philip Kotler - Marketing 3.0 - 2010

Philip Kotler – Marketing 3.0 – 2010

Cet exemple de généralisation du marketing en mode de pensée et d’agir, à l’intégralité de la vie et non seulement au secteur marchand, induit, entre autre, des changements profonds de l’organisation sociale. Ainsi que le note Alain Supiot 2)La Gouvernance par les nombres, 2015 « la gouvernance occupe une position centrale dans un champ sémantique qui congédie le vocabulaire de la démocratie politique au profit de celui de la gestion« .

Alain Supiot - Gouvernance par les nombres

Alain Supiot – Gouvernance par les nombres

C’est ainsi par exemple que depuis 2006 en France, l’Etat fait l’objet (initialement) de 1300 indicateurs pour « évaluer les performances de l’administration française ». Entreprise impossible sans la numérisation 3)Anne Pezet et Eric Pezet, La société managériale2013. Il en va de même pour la notation des ministres sur la base d’indicateurs chiffrés.

Numérisation et eugénisme

Là encore le marché a récupéré à son compte une vieille pratique de l’Etat : l’eugénisme. Il ne s’agit plus dès lors de traitements collectifs comme jusque dans les années 1980 en France, mais de l’introduire par le management de soi. Il ne s’agit pas non plus de cet eugénisme héréditaire et mécaniste justifiant les politiques de stérilisations forcées, mais de l’eugénisme des relations humaines s’étant imposé après la seconde guerre mondiale.

Cite jardin Ungemach

Cite jardin Ungemach

En vue de l’amélioration de l’espèce, physiologistes et managers se retrouvent sur un terrain connu : « mesurer le travail, améliorer l’efficacité des travailleurs, évaluer statistiquement leur aptitude à différentes tâches et standardiser lesdites tâches ». Les eugénistes n’ont de dessein commun que celui de Taylor déclarant : «  la meilleure mesure possible de la hauteur atteinte par un peuple sur l’échelle de la civilisation est sa productivité ». Pour toute référence plus complète, Paul-André Rosenthal, « Destins de l’eugénisme ».

La science appliquée au perfectionnement des races sera celle du management, à la condition que ce dernier se dote des outils adéquats. Ce sera là le rôle essentiel de la psychologie développementale. Elle deviendrait « psychologie du développement personnel », « coaching », et s’appliquerait autant au management qu’au marketing.

La numérisation de l’eugénisme moderne est aujourd’hui utilisée non seulement pour ouvrir de nouveaux marchés, mais sert tout autant de régulation normative. L’efficacité managériale devenue une fin en soi, elle est intériorisée comme mode de vie, dans l’optimisation continue des performances individuelles. Comme Thibault Le Texier l’écrit dans  » Le maniement des hommes, essai sur la rationalité managériale: « Physiologistes et eugénistes de ce côté de l’Atlantique, managers scientifiques de l’autre, tous embrassent une même représentation du travailleur comme transformateur efficace d’énergie en travail utile« .

Les statistiques numériques permettent ainsi un traitement personnel des performances physiologiques. Ainsi en va-t-il du sommeil, du sport, de l’anxiété au travail. Le sexe n’y échappe pas. On peut quantifier la performance sexuelle, non au plaisir partagé, mais par la consommation de calories (le lien au cas où).

Quand à Apple et sa montre, il s’inscrit dans la droite ligne du puritanisme mercantile revisité par un design coloré.

applewatch

applewatch-1

On comprend dès lors qu’évaluer les performances physiologiques optimise le bien-être. A charge pour le management de définir ce qu’est un « mode de vie sain » dans un ordre moral 3.0.

Un eugénisme numérique plus radical encore, consiste moins dans la quantification de soi que l’implantation d’outils augmentant certaines performances. La première expérimentation en France fut portée par l’Université de la Singularité en 2015 lors du festival Futur en Seine et sa première « implant party ».

Cet eugénisme digital n’est pas radical, il s’insinue comme quantification du bien-être. Il fournit à l’individu les moyens de sa propre optimisation et ce faisant d’œuvrer pour l’espèce. Tout en lui fournissant un kit de repères et de valeurs cohérents avec ce que le marché attend de lui, la digitalisation s’impose avant tout comme une normativité universelle.

Notes   [ + ]

1. Bachaumont, Mémoires secrets, Paris, t. 29, p. 102
2. La Gouvernance par les nombres, 2015
3. Anne Pezet et Eric Pezet, La société managériale2013