L’Université de la Singularité s’installe en France, nous sommes sauvés !

Le représentant français de l’Université de la Singularité (US), Zak Allal, a fait savoir qu’elle ouvrirait prochainement une antenne en France. L’annonce n’est pas neutre, quelques semaines après avoir organisé à Paris, via son représentant suédois, la première « implant party » lors du festival Futur en Seine.

Cette organisation est donc passée à l’offensive sur le territoire européen. Issue de la tradition cybernéticienne (von Neumann et von Foerster entre autre), le prédicat de la Singularité américaine repose sur la croyance théologique en un progrès exponentiel des techniques. Ce dernier, dans la tradition des futurologues, conduirait l’humanité à un stade de surhumanité, « super intelligence », imposant une rupture non seulement anthropologique (d’ordre mondial) mais une véritable évolution de l’espèce. Un stade de « post-humanité » en somme.

La Californie sauvera le monde

Le récit de la Singularité s’oppose à toute méthode scientifique ou philosophique. La seule « loi de Moore » qui n’a rien d’une loi au sens physique, ne suffit pas à crédibiliser l’édifice verbal. Assez intelligents pour le savoir, les architectes de la Singularité californienne ne suivent pas tant la véracité d’un discours que l’efficacité d’une stratégie (communicationnelle). Ils sont par ailleurs en grande partie financés par des sociétés comme Google ou Genentech, dont la vocation première est moins un horizon anthropologique à long terme que leurs intérêts particuliers à court terme. Ils ne s’en sont jamais cachés.

Ray Kurzweil est plus connu que Peter Diamondis, l’autre co-fondateur de l’US. Pour avoir un aperçu rhétorique, il suffit de le chercher sur TED. Ces conférences sont à la mode et sont utilisées outre-atlantique comme des organes de propagande technologiste. Tous les nano-prophètes et les techno-messies y défilent pour façonner une opinion crédule en mal d’émotions technologiques (Sergei Brin, Larry Page, Nicolas Negroponte, Ray Kurzweil, Kevin Kelly, Stewart Brand, Jeff Bezos, Peter Thiel, Patri Friedman, etc.).

Promesse d’un paradis avant la mort

Le crédo de Peter Diamondis : « L’abondance est notre futur » (2012). Selon lui notre siècle est la période « la plus paisible de l’histoire de l’humanité », produit d’un XX° siècle formidable. Nous nous fixons sur les mauvaises nouvelles (dans les médias) parce que notre attention est captée de manière physiologique. Pourquoi ? A cause de l’amygdale dans le cerveau, faisant le lien entre peur et survie. Tout va bien si l’on ne regarde pas ce qui va mal, c’est TED, on se lâche.

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Peu importe les génocides, les guerres et les autres 169 millions de morts politiques, le 20ème siècle, en réalité, était fantastique 1)La face obscure de la modernité, anthropologie et génocides; Jackie Assayag. Comment le sait-il ? Les prix de l’électricité, des transports, et des communications ont baissé. La preuve que le progrès technique propulse notre belle époque, un SDF peut aujourd’hui avoir un GPS et un appareil photo sur son smartphone, ce que n’avait même pas le tout puissant Napoléon III…

Et donc grâce au progrès technique, il y aura bientôt des solutions à tous les problèmes, qui, justement, ont été causés par… les mêmes développements techniques. Par exemple, Coca-Cola s’apprêterait à vendre un transformateur d’eau potable à très bas coût dans le monde entier. Merci Coca-Cola !

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Diamondis dans la continuité du 19ème siècle

In fine c’est assez simple. Dénué de toute scientificité, le récit prophétique est un appel à la prière, portant l’espoir d’une parousie technologique, dans la lignée des prospectivistes américains. Sauf que ce récit tourne en boucle depuis 175 ans ; depuis que la technique est promesse de monde meilleur. C’est là où l’idéologie a remplacé l’utopie et où le récit de Peter Diamondis est avant tout archaïque et conservateur. Il n’a rien de nouveau, sauf à préparer la vente de nouvelles techniques pour soutenir le cycle de la consommation. Il n’en restera qu’un intérêt strictement économique, ce qu’on parfaitement saisi ses investisseurs, les actionnaires de Google en tête.

 

 

Notes   [ + ]

1. La face obscure de la modernité, anthropologie et génocides; Jackie Assayag