Notes sur les métamorphoses numériques

Comment se fait-il que l’Homme se transforme en objet (réification) et l’objet en sujet ? Quelle part de cet organique permet de l’assimiler à l’artefact et comment ce mouvement fonctionne-t-il dans les deux sens ? Subjectiver la machine tout en objectivant le sujet, voilà un imaginaire puissant des techniques de pouvoirs. C’est sur cette toile de fond que les notes suivantes, parfois éparpillées, prennent position.

Imaginaires techniques et représentations sociales

La cybernétique de Norbert Wiener posait – plutôt que proposait – l’absence de limite entre l’artefact et l’organique, l’objet et le sujet (« Comme objets de l’analyse scientifique, les humains ne diffèrent pas des machines »1)Norbert Wiener – Cybernétique et société: l’usage humain des êtres humains – Broché 2014). Ce néo-mécanisme dont l’information serait le postulat ontologique, permet aujourd’hui l’incantation post-humaniste d’un Raymond Kurzweil (les humains seront des cyborgs en 2030). La réponse de Cornelius Castoriadis suffit :

« Traiter un homme en chose ou en pur système mécanique n’est pas moins, mais plus imaginaire que de prétendre voir en lui un hibou »2)Cornelius Castoriadis – L’institution imaginaire de la société – Seuil 1975.

La technique néolibérale s’impose comme une « machine à gouverner » à travers ses représentations et ses fictions, mais toujours demeure le « pilote » (kubernetes). Comme le rappelle Gilbert Simondon, « L’homme qui veut dominer ses semblables suscite la machine androïde. […] Il cherche à construire la machine à penser, rêvant de pouvoir construire la machine à vouloir, la machine à vivre, pour rester derrière elle sans angoisse, libéré de tout danger, exempt de tout sentiment de faiblesse, et triomphant médiatement par ce qu’il a inventé »3)Gilbert Simondon – Du mode d’existence des objets techniques – Aubier 1958.

Quoi qu’en disent les techno-révisionnistes et leur pseudo « contre histoire de l’internet »4)Jean-Marc Manach – Une contre histoire de l’internet -, il s’agit avant tout de techniques de guerre et de pouvoir. Et de fait, parfaitement adaptables autant à l’économie qu’à la psychologie. On peut effectivement s’interroger avec Amy Dahan Dalmedico 5)Amy Dahan Dalmedico et Dominique Pestre – Les sciences pour la guerre, 1940-1960 – EHESS 2004 :

« Les mathématiques des systèmes cybernétiques à feedback, le formalisme de la théorie des jeux et les organigrammes de l’analyse opérationnelle ont conduit à une apothéose du béhaviorisme et on peut se demander comme cette globalisation en un nouvel âge pour l’humanité et une philosophie générale de l’action humaine a été possible ».

Ou ce qu’on appellera le « behaviorisme étatique »…

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On pourrait comparer (peut-être) cette histoire à celle du télégraphe à bras du 18ème siècle, dans lequel son inventeur Claude Chappe voyait un instrument pour le gouvernement, lui permettant « de transmettre ses ordres à une grande distance dans le moins de temps possible ». Le « gouvernement » ne s’y est pas trompé puisque le Directoire déclarera le 8 Vendémiaire de l’an VIII : « Le service des lignes télégraphiques est aussi important au maintien de la République que celui des armées ». La communication de l’information aura ensuite été adaptée de la guerre militaire à la guerre économique et considérée par les saint-simoniens (Auguste Comte et Michel Chevalier en particulier) comme un progrès civilisationnel: l’industrie.

Révolution technique et changement social

Un exemple de fiction narrative de la société est celui de la « révolution » de civilisation. Révolution numérique, industrielle, néolithique, paléolithique… ou encore internet, imprimerie, écriture… langage informatique, monnaie, écriture…

André Lebeau a le mérite de la précision sur la question :

« En outre, utiliser, par une métonymie douteuse, le même terme de révolution pour désigner l’effet – le changement de la structure sociale – et sa cause hypothétique – le changement technique – est une évidente source de confusion »6)André Lebeau – L’engrenage de la technique; essai sur une menace planétaire – Gallimard 2005.

Il s’appuie en cela sur les observations du « Cheval de César » (ou le mythe des révolutions techniques) de Maurice Dumas : « C’est l’ignorance de cette régulière évolution qui a donné naissance à la conception de révolution technique »7)Maurice Dumas – Le cheval de César ou le mythe des révolutions techniques – Editions des archives contemporaines 1991. Le révolutionnisme est aujourd’hui un dispositif permettant d’imposer un certain futur (big data, internet des objets, biotechnologies, ou encore la croissance, etc.). Mais sans délibération préalable, hors de toute décision démocratique; hors champ du politique.

1868, un indien face au train

1868, un indien face au train

 

La maîtrise du futur comme stratégie économico-politique renvoie à la fiction de progrès technique comme « représentation collective d’un temps orienté »8)Alain Gras – Les imaginaires de l’innovation technique – Manucius 2013. Le progrès constaté permet d’imposer le progrès annoncé.

Autisme et tautologie

On pourrait être tenté comme Lucien Sfez, de supposer que là où la mémoire de longue durée est absente la communication la remplace, ce qui caractériserait la culture nord-américaine et son « tautisme ». Tautisme, néologisme contractant « tautologie » et « autisme ». « le ‘je répète donc je prouve’ prégnant dans les médias) et « autisme » (le système de communication me rend sourd-muet, isolé des autres, quasi autistique), néologisme qui évoque une visée totalisante, voire totalitaire (la glu qui me colle à l’écran, la réalité de la culture écranique, réalité toujours médiée, alors qu’elle s’exhibe comme réalité toujours première) »9)Lucien Sfez – Critique de la communication – Seuil 1992.

Représentations et réalités

Cette confusion entre réalité représentée et réalité exprimée est bien cette « source de tout délire ». Mais pas n’importe quel délire, organisé et exploité, provoqué en quelque sorte et parfois scénarisé. C’est ce qu’Alain Supiot appelle « le congédiement du réel au profit de sa représentation quantifiée ». Et la numérisation, c’est bien le passage d’un pouvoir à un autre, celui de la Loi au nombre et sa propre structure de gouvernance (nazisme et « mobilisation totale » de Carl Schmidt, planification soviétique et néo-libéralisme sur la base du calcul de l’intérêt individuel).

Platon – et avant lui poètes et sophistes – avait émis des doutes sur les fictions engendrées par la représentation de la réalité. Pour autant le pouvoir des représentations s’est enroulé autour de la Renaissance, allant de l’invention du paysage à la création du capitalisme par la comptabilité double (tableau comptable).

Albrecht Dürer - Perspectographe - 1538

Albrecht Dürer – Perspectographe – 1538

La numérisation de la représentation offrait une « image fidèle » de la réalité, « objective ». La culture de l’écran et son filtrage quantifié s’est étendue à l’ensemble du vivant et d’Albrecht Dürer au Big Data. Elle porte aujourd’hui à son paroxysme la confusion entre la carte et le territoire, produisant en série autant d’espaces que d’images, de filtres et de feuilles de routes, autant de pouvoirs.

Cette représentation serait même un idéal politique avec la démocratie élective. Comme si les députés représentaient le peuple. Tableau de l’image du peuple, incarnation collective. La récente loi légalisant l’espionnage de masse n’en est que plus intéressante. On voit d’ailleurs un débat mu par un imaginaire spécifique à internet sur la notion de « vie privée » et de « données à caractère personnel ». Serait-il utile de rappeler ici que jusqu’en 1996, le chiffrement était interdit en France et considéré comme une arme de guerre de seconde catégorie (certaines clés conservant le statut de « matériel de guerre ») ?

Transparence et vie privée

Sur un réseau où la non transparence est potentiellement délictuelle (essentiellement parce qu’elle est un frein au marché et ce que défend l’OCDE depuis 1980), il n’y a plus aujourd’hui de frontière distincte entre « vie publique » et « vie privée ». Certains s’imaginent qu’il n’en est que d’internet. Il s’agit bien davantage et en amont, d’un mode de pouvoir décrit par Alain Supiot

« Appliquée indistinctement aux Etats et aux entreprises, cette gouvernance ignore en effet la distinction du public et du privé qui structurait l’ordre juridique en deux plans orthogonaux : celui –vertical- du public, en charge de tout ce qui relève de l’incalculable ; et celui –horizontal- du privé, qui peut alors être conçu comme le lieu d’ajustement des calculs d’utilité individuelle ».10)Alain Supiot – La gouvernance par les nombres; Cours au Collège de France (2012-2014) – Fayard 2015

On identifie aisément l’un des mythes scolastiques de la cybernétique, imposant une réticularité horizontale. Comme si un réseau de communication allait permettre de remplacer les structures verticales d’un pouvoir – qui nécessite tant de méfiance – par des structures de domination sans domination…

Cette répartition était au fondement de la politique, et Aristote le rappelle sans cesse, il séparait la « polis » de l’ « oïkos » (le foyer). Oïkos, terme promis à une trajectoire étonnante, puisque les chrétiens divisèrent l’ontologie de Dieu et l’action du Christ par la création de l’oïko-nomia, autrement dit l’économie, la Maison de Jésus Christ 11)Giorgio Agamben – Qu’est-ce qu’un dispositif – Rivages 2006.

Cet oïkos est aujourd’hui banni, mis au ban, c’est-à-dire au sens strict : rendu public. La publicité de la vie privée est permise par un vaste recensement mondial, réalisée par des « censeurs » (sens premier du terme) exécutant le dénombrement, le comptage et la classification. Ce réseau censitaire où la vie privée joue un rôle à la fois de marchandise et de redevance (coût de l’échange d’information), est nouvellement décrit. Ainsi en mai Bruce Schneier pouvait-il écrire que « la surveillance est le modèle économique d’internet » (Traduction Framablog).

La Barbie qui enregistre les questions des enfants pour les revendre à des tiers

La Barbie qui enregistre les questions des enfants pour les revendre à des tiers

Liberté et communication

Et pourtant Hannah Arendt rappelait avec force que la liberté était dans l’espace politique (et non économique), construction toujours extérieure, architecture d’un « espace-qui-est-entre-les-hommes » 12)Hannah Arendt – Qu’est que la politique – Seuil 1995. On se tromperait aujourd’hui sur la notion de liberté d’expression :

« Ce n’était nullement le fait que chaque homme pu dire ce qui lui plaisait ou que chaque homme possédait le droit propre de s’exprimer comme il le fait aujourd’hui. Il s’agissait bien plutôt de l’expérience en vertu de laquelle personne ne peut saisir par lui-même et sans ses semblables de façon adéquate et dans toute sa réalité, ce qui est objectivement, parce que cela ne se montre et ne se manifeste à lui que selon une perspective qui est relative à la position qu’il occupe dans le monde et qui lui est inhérente ».

Et ça change tout.

Imaginer qu’un réseau de communication rend « plus libre » relève de la fabrique de l’opinion, du tour de force même, sachant que ce réseau est intrinsèquement un dispositif de surveillance. Plus que de nouveaux médias, il y a de nouveaux « ayants droits » de la « culture légitime », qui aplatit l’expression à l’information quantifiable et son pouvoir à une norme statistique. Le postulat selon lequel la communication libère (imaginaire de la neutralité et du « bon usage ») est depuis son origine non dans internet mais dans les réseaux de communications industriels.

Le numérique porte les mêmes promesses produites par le 19ème siècle avec la vapeur et le télégraphe : « Liberté, paix, richesse, progrès, travail, savoir, intelligence, etc. » 13)Pierre Musso – L’imaginaire industriel – Manucius 2014 comme s’en amuse Pierre Musso (ou dans un autre registre moins partial Armand Mattelart et Philippe Breton).

La surveillance joue le rôle d’un « auto-management » – de managere, le manège dans lequel on dresse le cheval – essentiel à la rationalité néolibérale. Dans la logique de Wendy Brown 14)Wendy Brown – Les habits neufs de la politique mondiale – Les prairies ordinaires 2003, on relèvera que

« Le néolibéralisme est l’ensemble des techniques de contrôle d’autrui et de soi par accroissement plutôt que par diminution de la liberté, ou plutôt par accroissement des choix (et réduction de la liberté à l’acte de choisir), non seulement la liberté se doit d’y être autolimitée, mais elle ne peut l’être qu’en étant moralisée ».

En réalité, la liberté politique ne cesse de se dégrader par la mutation des lois en normes, retrouvant ainsi les structures de pouvoir de la féodalité, de la souveraineté à la suzeraineté via les relations d’allégeance et adoubement (Alain Supiot). Jérôme Maucourant n’observe rien de différent lorsqu’il décrit ce mouvement de conservation des « libertés individuelles sans souveraineté » 15)Jérôme Maucourant – Avez-vous lu Polanyi? – Champs 2005. Par exemple la CEDH garantit des droits fondamentaux alors que la CE ignore le résultat des référendums qui lui déplaisent.

Reste une question. La liberté d’expression est-elle compatible avec la surveillance ? L’anthropométrie judiciaire développée par Alphonse Bertillon en 1879 d’abord appliquée aux criminels récidivistes, aux fous, puis aux étrangers, s’étend aujourd’hui à l’ensemble de la population. Le bertillonage numérique est au fondement de cette communication massive de signes, faisant par exemple de l’anomalie statistique une déviance comportementale.

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Quelques soient les océans, les lacs, rivières, les mers et les ruisseaux, toute baignade est surveillée.

Pour conclure

Alors que Paolo Pasolini déplorait la disparition des lucioles du fait de l’implacable lumière jetée sur tout en permanence16)Paolo Pasolini – Correspondance générale – Gallimard 1991, on pourrait laisser la conclusion à Paul Valéry et conclure par sa question :

« Et nous voici devant une question : il s’agit de savoir si ce monde prodigieusement transformé, mais terriblement bouleversé par tant de puissance appliquée avec tant d’imprudence, peut enfin recevoir un statut rationnel, peut revenir rapidement à un état d’équilibre supportable ? En d’autres termes, l’esprit peut-il nous tirer de l’état où il nous a mis ? »17)Paul Valéry – Le bilan de l’intelligence – Allia 2014.

Notes   [ + ]

1. Norbert Wiener – Cybernétique et société: l’usage humain des êtres humains – Broché 2014
2. Cornelius Castoriadis – L’institution imaginaire de la société – Seuil 1975
3. Gilbert Simondon – Du mode d’existence des objets techniques – Aubier 1958
4. Jean-Marc Manach – Une contre histoire de l’internet
5. Amy Dahan Dalmedico et Dominique Pestre – Les sciences pour la guerre, 1940-1960 – EHESS 2004
6. André Lebeau – L’engrenage de la technique; essai sur une menace planétaire – Gallimard 2005
7. Maurice Dumas – Le cheval de César ou le mythe des révolutions techniques – Editions des archives contemporaines 1991
8. Alain Gras – Les imaginaires de l’innovation technique – Manucius 2013
9. Lucien Sfez – Critique de la communication – Seuil 1992
10. Alain Supiot – La gouvernance par les nombres; Cours au Collège de France (2012-2014) – Fayard 2015
11. Giorgio Agamben – Qu’est-ce qu’un dispositif – Rivages 2006
12. Hannah Arendt – Qu’est que la politique – Seuil 1995
13. Pierre Musso – L’imaginaire industriel – Manucius 2014
14. Wendy Brown – Les habits neufs de la politique mondiale – Les prairies ordinaires 2003
15. Jérôme Maucourant – Avez-vous lu Polanyi? – Champs 2005
16. Paolo Pasolini – Correspondance générale – Gallimard 1991
17. Paul Valéry – Le bilan de l’intelligence – Allia 2014

Une réflexion au sujet de « Notes sur les métamorphoses numériques »

  1. La communication parlée et écrite n’est qu’un trompe-la-mort. Les réseaux tels que nous les connaissons ne sont qu’une vaste entreprise de détournement de l’attention. L’homme du XXIème siècle erre sans but. Son terrain de jeu (de chasse ?) passe par les métamorphoses numériques qui ne sont que des divagations qui, à force de tautisme évoqué dans cet article, se cristallisent en pseudo-codes de vérités.

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