Ray Kurzweil croit-il ce qu’il raconte ?

Raymond Kurzweil est annoncé comme un futurologue et chantre de la Singularité. Pour faire court, le point de singularité consisterait dans la réalisation d’un palier technologique tel qu’il engendrerait une nouvelle ère pour l’Humanité (la transhumanité). Pour maîtriser cette évolution, il co-dirige avec Peter Diamandis l’université de la Singularité dans la Silicon Valley ; à deux pas des bureaux qu’il occupe chez Google en tant que directeur d’ingénierie (sémantique et IA).

A titre d’exemple lors d’une conférence TED en 2014, Raymond Kurzweil annonçait que d’ici 2034 les capacités du néocortex seraient étendues grâces à des nano-robots implantés dans le cerveau, connectés à des bases de données (« Cloud »).

Fervent artificier d’une intelligence artificielle, le Hub Singularity rapportait : « il argumente que la révolution de l’IA est la transformation la plus profonde que la civilisation humaine expérimentera dans toute l’histoire » 1)Source. Pas moins. Il n’y aurait ainsi bientôt plus de limite à la condition humaine, l’Homme pouvant se targuer d’une maîtrise absolue du vivant 2)« vivant » se substitue ici à l’ancienne référence biblique puis scientifique (XVI-XVII-XVIII) « Nature » grâce à la technologie. Ainsi –comme tant d’autres- Atlantico s’enflamme sous une plume idolâtre :

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Raymond Kurzweil n’est pas un crétin illuminé

Raymond Kurzweil est bien trop intelligent pour croire à ce qu’il raconte, c’est mon hypothèse. Pour autant il ne raconte pas n’importe quoi et poursuit un objectif.

Il consiste principalement à préparer le terrain pour l’ouverture de nouveaux marchés ; ceux des NBIC, des GNR (génétique, nanotechnologie, robotique), etc. On l’a vu avec la première « implant party » en France (Futur en Seine) organisée par l’Université de la Singularité en juin 2015.

Autrement dit Ray Kurzweil reproduit un schéma antique, la fonction oraculaire. Peu importe le message en soi, seuls comptent les effets psychologiques engendrés sur les sujets. De même que la police « travaille la viande », Kurzweil « travaille l’esprit ».

Miroir(s) de l’imago dei

C’est tout le principe de la prophétie auto-réalisatrice de Robert K. Merton : « La prophétie auto-réalisatrice est une définition d’abord fausse d’une situation, mais cette définition erronée suscite un nouveau comportement, qui la rend vraie » 3)The Self-fulfilling Prophecy; 1948. Emprunt au théorème de Thomas : « Si des hommes définissent des situations comme réelles, elles deviennent réelles dans leurs conséquences ».

Ray Kurzweil est bien trop fin pour ignorer le théorème de Thomas ou Paul Watzlawick dans « L’invention de la réalité ». Les prédictions se vérifient d’elles-mêmes car « le simple fait d’avoir été énoncées » entraine leurs réalisations et par là leur exactitude. C’est en ce sens le présent qui détermine le futur et non le passé, ce qui est lourd de conséquences -du fait d’un temps réel perpétuellement présent promis par l’industrialisation de l’amnésie).

Ce qui importe donc dans le discours de Ray Kurzweil n’est pas le discours en soi, mais bien dans l’adhésion de croyances, leur agglomération sur un même alignement. Et souligne à juste titre Manuela de Barros dans « Magie et technologie » : « Plus les croyances les concernent, plus elles manquent de précision, plus elles semblent puissantes« .

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Bioéconomie, le futur est un marché comme un autre, un futur marché

Ray Kurzweil et les entrepreneurs de la Silicon Valley se projettent dans une stratégie à moyen et long terme. Ils n’annoncent pas des « progrès techniques » mais le Salut, ils préparent une nouvelle productivité économique. Modèle d’ailleurs projeté par l’OCDE 4)2009: La bioéconomie à l’horizon 2030. Quel programme d’action ? « l’application des biotechnologies à la production primaire, à la santé et à l’industrie ». et protégé par l’Europe avec TAFTA.

Autrement dit de l’innovation, à savoir un rapport de production/consommation en concurrence de la concurrence précédente. Cette innovation n’est autre qu’un investissement en vue de produire de la croissance et in fine de la consommation. Or cette capacité à capter de la dépense et du pouvoir d’achat ne peut se dire telle quelle.

Imaginons la scène avec Ray Kurzweil : – « Bonjour je suis rémunéré par Google pour vous dire de dépenser votre argent afin de renforcer sa place sur le marché de la bioéconomie« . Un doute pourrait surgir…

Une autre scène, cette fois celle de TED avec le même personnage : « Bonjour, grâce aux progrès de la techno-science, demain, vous serez plus intelligents, moins malades et jeunes plus longtemps, si ce n’est pour toujours ». C’est d’un tout autre effet…

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Le golem transhumain et la Bible, le rôle de l’idole

Les deux messages n’engendreraient pas les mêmes effets psychiques, loin s’en faut. Et de fait pas les mêmes comportements. La futurologie est une prédication à vocation performative. Pour cela, le discours a besoin de la croyance et cette croyance est magico-religieuse. Elle déploie des idoles et comme le disait bien le sophiste Gorgias, il s’agit d’un « art de sorcier » que l’art de la persuasion (teknè rhétorikè). C’est pourquoi vous ne verrez aucune publicité pour la Singularité mais son omniprésence dans les médias, sous la forme consacrée et ritualisée de « l’information ».

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La mort de la mort, la fin des maladies et des handicaps, des limitations humaines, pour recouvrer une jeunesse éternelle sont des thèmes anciens. Ce dont se charge aujourd’hui la technoscience n’est autre que celle de la fonction religieuse, en apportant une « raison de vivre » comme le dirait Pierre Legendre. L’Eglise en fit commerce de l’âme, ils en font un marché de la conscience. On retrouve là l’ambition de Philip Kotler et son « markeging total », englobant tous les aspects de la vie humaine (cf: Eugénisme numérique et management de soi).

Plus largement, car Kurzweil n’est que symptôme, il faut soumettre à la question la croyance et l’imaginaire qui déterminent ce mode particulier d’ Habiter le Monde aujourd’hui. Dans « Le mythe rationnel de l’Occident », Manuel de Diéguez fournit des pistes :

« … c’est assurément forger un sens – et tout sens est mythique – de métamorphoser les routines muettes de l’inerte en un langage – et nommément en un discours de la légalité censée animer les choses. Une raison qui fait « parler raison » à l’univers est une instance oraculaire« .

Notes   [ + ]

1. Source
2. « vivant » se substitue ici à l’ancienne référence biblique puis scientifique (XVI-XVII-XVIII) « Nature »
3. The Self-fulfilling Prophecy; 1948
4. 2009: La bioéconomie à l’horizon 2030. Quel programme d’action ? « l’application des biotechnologies à la production primaire, à la santé et à l’industrie ».