Comment Luther a ubérisé les catholiques, la Réforme protestante en langage FrenchTech

Il en est des mots comme leurs réalités, leurs imaginaires et leurs fictions. L’Homme de la FrenchTech croit en son « Nouveau Monde » comme naguère, la découverte des Amériques imposait une nouvelle cartographie. Le coup d’envoi de la mondialisation fut ainsi donné en 1493 par la bulle Intercoetera. Fidèle à l’idéologie managériale, notre conquistador numérique croit en un temps perpétuellement présent, s’agitant en temps réel, sans histoire, sans passé1)Et pourtant… « en chacun de nous, suivant des proportions variables, il y a de l’homme d’hier. C’est même l’homme d’hier qui, par la force des choses, est prédominant en nous, puisque le présent n’est que bien peu de chose comparé à ce long passé au cous duquel nous nous sommes formés et dont nous résultons. Seulement cet homme du passé nous ne le sentons pas, parce qu’il est invétéré en nous; il forme la partie inconsciente de nous-mêmes« . Emile Durkheim, 1938. Mais tout n’est affaire que de langage. Voici comment Martin Luther a ubérisé l’Eglise catholique romaine.

Il était loin le temps où les papes pouvaient espérer un empire sur lequel le soleil ne se coucherait jamais. Le décret de Gratien (Concorde des canons discordants) au 12ème siècle avait fondé le socle de l’Eglise catholique et du droit romain. Mais depuis le 15ème siècle les velléités de Respublica christana sur l’Europe avaient fait long feu. Le déclin était là, martelé à coups de siècles et « la tunique sans couture » se déchirait.

L’Eglise catholique romaine détenait le monopole du sacré. Marché juteux s’il en est, l’économie du Salut allait bon train avec les Indulgences. Il suffisait de nourrir la rente catholique pour écourter son séjour au purgatoire. Ainsi, prudent, Frédéric le Sage (Electeur de Saxe), détenait pas moins de 128 000 années d’indulgences. Nul n’ignorait pourtant Ecclésiastique (XXVII) : « Entre l’achat et la vente se concasse le pêché » (pecunia non parit pecuniam disaient les thomistes). Formés au droit canon avant même l’Apocalypse, les prêtres devinrent des juges, comptables des fautes et de leurs réparations… sonnantes et trébuchantes.

L’incubateur de Luther et le POC protestant

66665730Apparut alors un jeune prêtre allemand qui disrupta le monopole catholique avec quelques innovations qui troublèrent le sommeil papal. Bien avant le SoLoMo Luther introduit un principe simple, le SoSoSo : « Soli Deo, sola fide, sola scriptura ». Il dénicha sa punchline dans un passage des Epitres de Saint Paul où l’on lisait que « le juste vivra par la foi ».

Méthode agile centrée utilisateur, l’idée est simple, les hommes sont égaux face à la Justice divine et surtout, il n’est nul besoin d’intermédiaire papal entre l’offre et la demande de rédemption. Il suffira donc de désintermédier pour raccourcir la chaîne de valeur entre le chrétien et le Texte : « validated learning ».

C’est donc à Wittenberg en Allemagne que Luther créer son premier incubateur et brainstorm sur sa value proposition 2)Prononcer comme Oussama : valiou proposicheun(Kanvas). Face au succès de son hackerspace et de son Manifeste à la noblesse chrétienne de la nation allemande, Luther lance une campagne de crowdfunding efficace et on voit vite surgir les premiers early adopters. Très tôt il propose un système fiscal avantageux et propice aux capitaux risqueurs avec la suppression des impôts exigés par les diocèses catholiques. Premier bootstrap réussi, double bottom line gagnant, l’Eglise romaine ne tarde pas à réagir.

Riposte ecclésiastique

800px-Leo_X_RubensLe 31 octobre 1517 Luther fait son Demo day et se prépare déjà à scaler son business model. Mais c’était sans compter l’intervention au vitriol du cardinal Cajetan. Résultat le Sniff Test est négatif, le pape Léon X condamne. Pourtant le runway est hyper positif et le MVP (minimum viable product) indique déjà que la startup peut croire à rapidement devenir une dedacorn. Les deal flow se multiplient et éloignent la question d’un burn rate délicat grâce à la ligue de Smalkalde.

A Louvain Charles Quint assiste au premier autodafé de Luther tandis qu’à Cologne le légat pontifical Eck préside des cérémonies expiatoires. Le 3 janvier 1521 Luther sera finalement excommunié via la bulle decet romanum.

Un peu comme des taxis, les catholiques romains défendent leur monopole mais se savent déjà disruptés et poussés au bord de l’abîme de l’anachronisme par les innovations C2C de Luther. Impuissants, ils assistent à un énorme launchpad de Luther en 1520. Le potentiel de viralité fut confirmé par un buzz sans précédent et la publication à 40 000 exemplaires d’un livre blanc mémorable (dont De captivitate Babylonica ecclesiae). Le pape se voit soumis à l’autorité de l’Ecriture sainte, le sacerdoce est renversé, les sacrements sont réduits de 7 à 2 et la transsubstantiation 2.0 revue et corrigée.

Naissance d’une licorne

good-guy-jesus-christ-83429A la diète de Worms en 1521, Luther se permettra un pitch d’anthologie face à Charles Quint, qui lui vaudra le statut d’hérétique et sa mise au ban de l’Empire. Pourtant de nouveaux incubateurs apparaissent dans toute l’Europe, à Zurich, Bâle, Berne, Saint Gall, Strasbourg, etc. Grâce à un storytelling bien rôdé, Luther offre à tout un chacun une interface directe avec le sacré. S’appuyant sur un marketing agressif il pousse le consommateur à devenir acteur pour booster son empowerment contre l’ancien monopole : « la messe papistique est une invention humaine qui a engendré beaucoup de vermines et d’excréments ».

Les taxis catholiques auront beau réagir par la Contre-Réforme et le concile de Trente tant redouté par la Curie (1545-1563), prépaiement, bonbons, eau minérale, journaux, rien n’y fera. Une communauté était née, ne restait plus qu’à l’animer. Partant d’une vision auto-centrée de l’organisation catholique, les anciens acteurs ne purent s’adapter à ce nouveau modèle user-centric fondé sur la « vision client ».

La startup luthérienne accède définitivement au rang de licorne quand en 1527 le Danemark et la Suède adoptent massivement ce nouveau modèle. Enfin en 1529 devant la diète de Spire, 6 princes et 14 villes refusent d’appliquer les lois de l’ancien monde impérial et déclarent :

« Nous protestons… nous n’adhérons, ni ne consentons aux décrets… qui sont contraires à Dieu, à sa sainte Parole, à notre bonne conscience, au salut de nos âmes… »

Une grande marque était née : <Protestant>.

Epilogue

Mais comme le dit le proverbe « on n’aurait jamais inventé l’électricité en cherchant à améliorer la bougie ». Dans un marché en perpétuelle innovation, l’économie du sacré était en plein bouleversement. Le christianisme serait la « religion de la sortie de la religion », car déjà d’autres acteurs émergents prenaient position. Ainsi « Le monde interprété à l’aide du langage mathématique n’est plus nécessairement perçu comme un système animé par Dieu ».

Notes   [ + ]

1. Et pourtant… « en chacun de nous, suivant des proportions variables, il y a de l’homme d’hier. C’est même l’homme d’hier qui, par la force des choses, est prédominant en nous, puisque le présent n’est que bien peu de chose comparé à ce long passé au cous duquel nous nous sommes formés et dont nous résultons. Seulement cet homme du passé nous ne le sentons pas, parce qu’il est invétéré en nous; il forme la partie inconsciente de nous-mêmes« . Emile Durkheim, 1938
2. Prononcer comme Oussama : valiou proposicheun

Une réflexion au sujet de « Comment Luther a ubérisé les catholiques, la Réforme protestante en langage FrenchTech »

  1. Je suggère une petite variante avec l’intermédiation paypal (fichu cerveau qui lit papal et comprend Paypal) !

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