Internet, une crise de révolutionnisme aïgue

La chose numérique est d’une telle ampleur dans la société qu’il s’agirait d’une révolution à l’échelle des civilisations, évolution assez marquante pour représenter un nouveau stade de l’Humanité. Pour s’en convaincre il suffit de lire le web, d’autres médias, ou des livres, ou encore d’ouvrir la Tv. On peut trouver des ouvrage entiers consacrés à la chose: « Le numérique, locomotive de la 3e révolution industrielle (Aymeric Bourdin). Des chercheurs comme Michel Wieviorka dans « L’impératif Numérique » parlent même de « rupture radicale de l’humanité« . Laurent Bloch, chercheur en cyber-stratégie à l’Institut français d’analyse stratégique n’hésite pas ce titre par exemple: « La France est en train de rater la troisième révolution industrielle ». Bref, c’est sur, Internet (ou le numérique) est une révolution, ne la ratez pas…

Le sujet semble faire consensus, mieux, il s’établit en norme, en convention et devient un message répété en boucle, comme une évidence à l’assaut de la Doxa. C’est bien quand une évidence s’impose, ou qu’elle est imposée, qu’elle mérite d’être questionnée.

Les grandes « révolutions » de l’humanité

Si tant est qu’on accorde du crédit à cette classification linéaire apparue au XIX°, il y a au départ 3 grandes révolutions caractérisant l’histoire de l’humanité. La révolution paléolithique (le paléolithique supérieur couvre une période d’environ 10 000 ans) ; néolithique, (environ 5 000 ans) ; industrielle (environ 200 ans).

On voudrait chapitrer actuellement la révolution industrielle en 3 actes : la vapeur, (réseau du rail), l’atome, (réseau électrique), l’information (réseau internet). Ce troisième volet de la troisième révolution aurait débuté dans les années 70, il aurait donc environ 40 ans.

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Ainsi les grandes révolutions se caractériseraient par des mutations profondes, tout autant culturelles que technologiques, économiques, etc. Et surtout, on se plait à noter que le changement est si radical, impactant tous les secteurs de la société, qu’aucun retour en arrière n’est ni envisagé, ni envisageable, impliquant par surcroît les « modes » de pensées et les représentations fondamentales du monde (Soi, Autrui, le Monde).

Nous déclarons cette nouvelle révolution avec si peu de recul, de manière si auto-proclamée, que cela en devient suspect.

L’euphorie du « révolutionnisme »

Plus un ouvrage ou un article sur la question ne fait l’économie de cette « troisième révolution », comparant de facto le « numérique », à l’art, la sédentarisation, l’agriculture ou la machine à vapeur, etc. Le web est même comparé à l’imprimerie de Gutenberg, invention de la Renaissance. Assurément un point de convergence entre rhétorique marketing et utopie technicienne (pas de coupure sur ce point entre Steve Jobs et Benjamin Bayart par exemple).

La surenchère de termes tous plus « révolutionnaires » les uns que les autres rivalisent d’ambition pour désigner le nouveau paradigme, la nouvelle ère (l’algorithme est un paradigme). Ainsi fleurissent « l’économie de l’attention », le « capitalisme cognitif », « l’humanité augmentée », « l’intelligence collective » comme autant de bourgeons d’un printemps humain, rompant radicalement avec le « vieux monde ».

Ce vieux monde obsolète, déjà plongé dans les ténèbres de la chose, de l’objet, matériel et pesant, étriqué dans son principe de rareté auquel on oppose gaiement celui de l’abondance, ne serait déjà plus qu’un reflet dans le rétroviseur du progrès. Peu importe que cette révolution ait à peine 50 ans pour la comparer à celles qui en auraient 5 000 ou 10 000. Les spécialistes et les experts sont formels, « ceci est une révolution ».

Tous les deux ans c’est une révolution, après les transistors, le TCP-IP, le web et le mobile, c’est maintenant celle des « Makers » (Impression 3D) de Chris Anderson ou la connexion des objets en réseau. Cette excitation « révolutionniste » provoque un état de techno-euphorie permanent dans lequel on s’imagine que tout va vite, très très vite.

Une révolution de quoi ?

Néolithique et Industriel se sont caractérisés par des bouleversements de la maîtrise de l’énergie. Via la domestication animale d’abord, permettant l’utilisation de la force motrice animale, avant de maîtriser celle de certains éléments comme l’eau et le vent.

Industriel ensuite avec l’utilisation des matières fossiles comme le charbon et le pétrole. Ces deux ressources se sont vues complétées par la production d’électricité nucléaire (appelant l’extraction d’autres ressources minières).

Malgré les incontestables avantages de ces ressources énergétiques, deux défauts majeurs se sont imposés :

  • La rareté de ces matières, présentent en quantité finie et non remplaçable à rendement égal.
  • L’effet induit de pollution de la planète, pour lequel il n’y aujourd’hui d’autre alternative que la diminution de l’utilisation de ces sources d’énergie.

Si troisième révolution de la troisième révolution il y a, cette dernière ne propose aucune autre ressource énergétique. La transformation du signal électrique en information et son transport à travers un réseau de machines interconnectées, ne fait qu’exploiter les ressources proposées par le « vieux monde ».

Pas de Big Data sans charbon

La réalité aujourd’hui est que la production d’électricité vitale pour le « nouveau monde » est intégralement assurée par l’ancien. Il lui faut des centrales nucléaires, de l’uranium, du pétrole et du charbon.

Et beaucoup de charbon même, puisqu’il répond à 30% des besoins de Google en énergie électrique par exemple. Alors ce nouveau capitalisme, cette mutation culturelle et sociale, ce nouvel âge, cette « rupture définitive », où conduit-elle ?

Pour envoyer des e-mails, partager des photos sur Facebook, échanger de la musique, consulter les horaires de piscine municipale, retweeter son député, il faut raser les Appalaches. En Caroline du Nord, déjà 500 montagnes ont été écrêtées, puis vidées de leur charbon pour alimenter les grands datacenters en énergie électrique.

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Comment dans une telle révolution, le numérique pourrait-il dépendre, à ce point, d’un vieux schéma industriel, dont l’obsolescence est déjà annoncée, soit par son épuisement fossile, soit par celui de la vie sur terre ?

Alors qu’il n’existe aucune alternative valable à ces énergies fossiles pour faire tourner la « Révolution Numérique », on se projette avec enthousiasme, comme si allait apparaitre demain une solution propre et pérenne. C’est le cas par exemple de Jeremy Rifkin et son « économie décarbonnée ».

De Lascaux à la NSA ?

On peut comprendre l’excitation pour tout individu de se voir dans une période historique aussi importante que le paléolithique (Lascaux ne fait-il pas rêver ?) ou le Néolithique (Mésopotamie et invention de l’Ecriture), ou ne serait-ce « que » la Renaissance. Participer à une révolution d’une telle ampleur ne peut que griser les aspirations les plus modestes.

Peu importe d’auto-proclamer notre propre révolution sociétale, mondiale, née il y a à peine un demi-siècle. Peu importe que cette révolution ne doive son existence tout entière qu’à la consommation d’énergies aussi peu pérennes que polluantes. Peu importe, « ceci est une révolution ».

En à peine 20 ans, ce qui était un projet objectivement humaniste, de redistribution des pouvoirs à la faveur des libertés individuelles et au partage des connaissances, est devenu le plus vaste projet de surveillance (sécurité d’Etat) et de contrôle comportemental (secteur marchand) jamais organisé. Peu importe, on s’obstine à y voir un facteur d’émancipation, de culture et de liberté, quand, envers et contre tout, la réalité numérique inflige une contradiction implacable : la réification de l’individu à une « data » et la réduction de la liberté à une probabilité mathématique. Mais là encore, peu importe l’absence de solution, faisons comme si elle allait apparaitre bientôt.

Croire coûte que coûte, comme un fondamentaliste chrétien face à la Théorie des Espèces, semble une norme culturelle acquise pour évoquer les qualités intrinsèques de la « révolution numérique ».

Un autre angle de vue est-il possible ?

Charbon, pétrole et uranium sont les énergies non renouvelables qui alimentent aujourd’hui un réseau de communication mondial, qui constituerait à lui-seul une révolution comparable à celle de la domestication des bovidés.

Si la généralisation numérique est d’ampleur, profonde et intense, sa surinterprétation « révolutionniste » risque de ne l’être pas moins. Peut-être pourrions-nous observer le phénomène avec moins d’emphase et resituer les évènements dans la durée. La révolution industrielle est pour l’heure un cul-de-sac énergétique au bout de 200 ans et l’avènement numérique ne fait qu’accélérer un processus de destruction massif.

Aussi avant de se comparer aux premiers inventeurs de l’écriture et des mathématiques, des éleveurs et des cultivateurs, des inventeurs de l’art et des métaphysiques, peut-être avons-nous, au final, à résoudre un problème plus qu’à se vanter d’une solution.

Entre sacré et marketing?

La première question serait de savoir qui a intérêt à ce que je m’imagine en train de vivre une révolution de l’Humanité. A qui profite de croire à une telle révolution ?

Ou sinon, repenser à cet élément du « théorème de Thomas », de William Isaac Thomas, où le comportement correspond moins à la réalité qu’à la perception de la réalité. Et si nous étions au cœur d’une prophétie autoréalisatrice. De sorte que plus nous croyons à cette Révolution Numérique, plus nous légitimons les inventeurs de cette prophétie et servons leurs intérêts.

En réalité cette rhétorique révolutioniste ne sert jamais qu’une poignée d’individus (1% dit-on) qui contrôlent le réseau et les informations (ou « data » si on préfère). Mais il n’y a rien de nouveau dans la manière de « vendre » cette « révolution », ces techniques de « rupture » ayant été mises en œuvre avec la production de masse entre 1880 et 1914.

Ce marketing de la rupture n’est plus seulement appliqué à l’objet (dont fondamentalement seul le discours qui le porte change), mais à l’époque toute entière. Il faut « vendre » une nouvelle époque, un nouvel âge. On n’est plus seulement différent du voisin, mais différent de toute l’humanité qui nous a précédé, route vers un nouveau monde qui sera meilleur (#makingtheworldabetterplace ).

Le discours disruptif ordinaire porte sur l’objet ou le service. Là il concerne l’humanité toute entière. Comme si « internet » était en lui-même un produit vendu et promu dans une vaste campagne marketing. Dans cette dialectique, on retrouvera le positivisme d’un Auguste Comte (1798-1857). Rien de très nouveau dans la théorie du progrès et la naïve mais si destructrice « Loi des trois Etats ». Les services marketing des moyens de production numérique d’aujourd’hui ne font que porter l’idée d’une reformulation en « Loi des quatre Etats » avec la Singularité ou la « post-humanité », mais dans la même logique néopositiviste qui en son temps a fait valoir le moteur à explosion.

L’idée que le « Code Informatique » va rendre la société si différente qu’elle se distinguera de tout ce qui l’a précédé est passée du stade d’ambition technologique à celui du sacré. Cette scolastique 2.0 ne fournit strictement aucun remède aux maux engendrés par la révolution industrielle, elle ne propose que d’intensifier la prédation des ressources pour alimenter une extension numérique de l’économie de marché.

L’idée que le « confort » est la manifestation phénoménologique du progrès semble tout emporter sur son passage, au déficit de toutes les contreparties les plus lourdes, allant de l’épuisement des sols à l’abandon de la vie privée. Pourtant, rien ne permet de dire aujourd’hui que ce phénomène numérique ne finira pas dans la rubrique Faits Divers de l’histoire de l’Humanité. Ou que l’Humanité elle-même ne sera pas dans la rubrique Faits Divers de la vie.

Les articles payants à lire gratuitement

Les grands services d’information en ligne comme lemonde.fr, lesechos.fr (et tant d’autres) profitent du numérique pour devenir des e-commerces ou des sites d’affiliation (jeux, codes promos, etc.), achat de liens et tout le tralala. Non contents de bénéficier des 60 millions d’euros octroyés par Google, ils sont aussi en rupture totale avec les plus basiques guideline du moteur de recherche, faisant d’eux des équipes de black hat affamés.

Mais voilà que leur prend l’envie, en plus de recevoir des subventions publiques (et privées), et en plus des publicités, de vendre leurs articles en format premium. Voraces, ils vendent tout, sauf leur éthique. Celle-là, ils l’offrent en pâture.

Les voilà donc en train de vendre leurs contenus. Mais ils savent qu’en faisant ainsi, ils flingueraient aussi leur SEO. Alors comme ils veulent le beurre et l’argent du beurre, le contenu est mis intégralement en ligne puis masqué aux utilisateurs (merci javascript). Certains, si si, n’hésitent pas à cloacker leurs pages pour fournir des versions différentes aux robots et aux utilisateurs (Google s’en fout).

Donc c’est simple, quelques plugins suffisent pour lire gratuitement des articles payants

Désactiver le javascript

Il suffit d’installer par exemple Web Developper sur Firefox et de shooter l’exécution des javascipt.

desactiver-java-script

Se faire passer passer pour un crawler de Google

Et puis dans la foulée, si la page est cloackée, il suffit de se faire passer pour un bot de Google en installant par exemple User Agent Switcher et de dire « salut, je suis un robot de Google, montre-moi ton contenu ;) »

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Se débarrasser des cookies…

Ah, le site vous bloque à cause des cookies qu’il vient de vous mettre au bon endroit ? Simple, tout le monde dégage avec Cookie Monster (il y en a tant…). Et le contenu masqué s’affiche, basta. Punto, comprendé ?

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Le « quatrième pouvoir », c’est pour défendre la démocratie ou vendre des charentaises ?

On ne peut pas décemment vouloir bouffer à tous les râteliers, faire la princesse (et je suis poli) avec Google, se faire entretenir par le pognon des impôts, entuber la galerie et empocher l’oseille par-dessus le marché sur le dos des utilisateurs. Arrête de faire le trottoir au nom de ta survie et ton virage raté de l’information numérique, fais ton boulot. S’il valait quelque chose, il ne serait pas gratuit…

Défendre la vie privée tout en la combattant, une subtilité Google

Une information me laisse perplexe, c’est donc des doutes et de la circonspection que je partage ici. Un an après les révélations d’Edward Snowden sur le système de surveillance de la NSA, l’organisation Fight for the Future a lancé l’opération Reset the Net. Cette campagne de communication a pour but de sensibiliser l’opinion à la question de la vie privée et de son traitement.

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Parmi les organismes soutenant ce projet, on trouve de manière attendue des acteurs connus dans leur engagement pour le respect de la vie privée comme le moteur de recherche Duck Duck Go ou des solutions VPN. Mais on y trouve aussi poids lourd en la personne de Google, qui se trouve juste à côté de l’Electronic Frontier Foundation, ce qui est proprement stupéfiant.

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Comment une entreprise telle que Google pourrait-elle s’engager pour la défense de la vie privée alors que son modèle économique est construit sur le reniement de cette dernière ?

Que vient faire Google dans une opération visant à dénoncer les actions illégales de la NSA alors qu’ils ont largement collaboré par le passé ?

In fine, comment concevoir que Reset the Net n’est pas totalement décrédibilisé en associant sa démarche à Google, délinquant multirécidiviste en matière de violation de la vie privée ?

La vie privée, un statut universel et constitutionnel

La vie privée (concrétisée par les données personnelles), est un fondement du régime démocratique. Cette dernière est sanctuarisée par l’article 2 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen et a valeur constitutionnelle. Sa protection est reprise dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme en son article 12. Elle est également protégée par l’article 8 de la Convention Européenne des Droits de l’Homme.
En France, la loi de 1978 Informatique et Liberté précise les enjeux de la valeur constitutionnelle, articler 1er :

« L’informatique doit être au service de chaque citoyen. Son développement doit s’opérer dans le cadre de la coopération internationale. Elle ne doit porter atteinte ni à l’identité humaine, ni aux droits de l’homme, ni à la vie privée, ni aux libertés individuelles ou publiques ».

Article 6, les données ne doivent être collectées que de « manière loyale » (et licite bien sûr). Son traitement à des fins commerciales et dissimulées est interdit. Article 7, le traitement de la donnée personnelle doit faire l’objet d’un consentement explicite ; et ainsi de suite.

La vie privée nuit aux intérêts de Google

Google, en tant qu’agence de publicité, est structurellement constitué sur la remise en cause de la vie privée via l’exploitation des données personnelles ; question de modèle économique. Aussi ses dirigeants combattent-ils la vie privée de tout leur poids depuis de nombreuses années.

Il y a quelques mois à Austin au South by Southwest, Google déclarait que « le droit à l’oubli n’existe plus ». Ou en 2013, par la voix du « Google evangelist » Vinton Cerf, que « la vie privée peut être considérée comme une anomalie ».

Plus clairement encore, en 2007, Marissa Mayer se permettait en toute limpidité d’affirmer que :

« Nous ne pouvons améliorer notre outil que si vous renoncez à une partie de votre vie privée ».

Depuis de nombreuses années les positions de Google contre la vie privée et les données personnelles sont constantes. Ce qui est normal par rapport à ses intérêts financiers.

Google dans le Prism de la NSA

Par ailleurs, Edward Snowden a permis de démontrer l’ampleur de la collaboration entre Google est les services de renseignements américains. A chaque fois que Google a voulu s’en éloigner, de nouveaux documents venaient implacablement attester la réalité : leur collaboration.

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Ainsi lorsque Larry Page en personne monte au créneau en mars 2014 à la conférence TED de Vancouver pour dénoncer les pratiques de la NSA, il est rattrapé quelques jours plus tard par la publication de la correspondance entre Google et la NSA.

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La position de Google aujourd’hui, consistant à dénoncer la loi qui l’obligeait à collaborer avec la NSA, est d’une fragilité cruelle. Si le respect de la vie privée de ses utilisateurs lui tenait tant à cœur, il pouvait toujours suivre l’exemple de Lavabit

Par ailleurs, lorsque Google s’érige en défenseur des libertés individuelles, reniant sa collaboration avec le gouvernement américain, on peut encore douter. L’accord commercial qui lie Google au gouvernement chinois l’implique dans la propagande gouvernementale, jusqu’à ne plus mentionner que ses résultats de recherches font l’objet de censure. La liberté d’expression chinoise aurait ainsi moins de valeur que les autres ?

Google, un délinquant multi récidiviste

La société de Montain View s’est rendue coupable, à de nombreuses reprises et depuis des années, de violation du respect de la vie privée. La dernière condamnation en date fait grand bruit, puisque la Cour de Justice de l’Union Européenne oblige Google à répondre de sa responsabilité éditoriale devant les citoyens.

Même aux USA Google a été condamné… Il a ainsi du verser 17 millions de dollars à 38 Etats américains pour avoir illicitement surveillé des millions de citoyens américains entre 2011 et 2012. On pourrait encore évoquer les condamnations de l’opération « Google Street View » et sa collecte illégale de données en Europe, la liste est longue.

Google et Reset the Net, un mariage de raison ?

Google s’adapte au sens du vent. Ainsi se découvrent-ils une passion pour la vie privée à travers leur toute nouvelle campagne de communication « Take Action », dans laquelle il n’hésite pas à prendre des positions contraires à toutes leurs actions et positions passées.

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On peut imaginer que Reset the Net profitera de la puissance de feu de Google, en échange pour se dernier de peaufiner son image de marque.

Un peu comme si Amesys se joignait à la CNIL pour la défense de la vie privée, jusqu’à quel point l’opération serait-elle crédible ?

Répliques techniques et juridiques à l’espionnage de masse NSA-Google

Deux événements concomitants marquent un palier important dans ce qu’on peut concevoir comme une réponse de « la société » aux attaques dont elle est l’objet via les réseaux de communication numériques. Mais avant de faire le lien entre la RFC 7258 (IETF) et la Cour de Justice de l’Union Européenne (CJUE), une certaine remise en contexte s’impose.

Sécurité et consommation, mamelles de la liberté ?

Les communications numériques ont permis un système de surveillance globale, permanente et continue, au niveau de chaque individu. Ce système de surveillance a été construit par deux acteurs principaux, ayant tous deux des intérêts communs et liés, condamnés à s’entendre pour atteindre leurs buts.

Le renseignement sécuritaire (étatique) d’une part, de l’autre le secteur marketing. Par Sécurité d’Etat, on entend principalement les services de renseignements américains et la NSA en particulier. Par secteur Marketing, on identifie principalement Google et Facebook à titre d’exemple.

La démarche du secteur marketing en général est assez clairement synthétisée par Eric Sadin:

Le marketing a su conjointement profiter de la puissance informatique et du constat postmoderne de l’absolue singularité de chaque être, pour capitaliser cet acquis philosophique et social sous la forme d’une observation robotisée des conduites, tendanciellement dressé en vue de pénétrer les consciences.

Tout savoir, ou un maximum de choses, sur chaque individu est crucial pour un modèle économique qui se fonde sur la publicité en ligne. Peu importe ici de parler de moteur de recherche ou de réseau social, il ne s’agit là que des produits d’appels pour vendre aux annonceurs du temps de cerveau disponible.

Autrement dit pour déjouer un attentat ou vendre un grille pain, la logique est similaire. Il s’agit de voir sans être vu, processus panoptique déjà décrit par Michel Foucault dans Surveiller et Punir.

Bentham's Panopticon_s

 

Le tandem de la Sécurité et du Marketing a généré un modèle de surveillance généralisée au nom même de la Liberté, qui n’est pas sans rappeler le terme « démocratique » au cœur de l’acronyme RDA. Dans tous les cas, de Google à la NSA, un seul mot générique : l’espionnage. 

Certes, le sécuritaire a tendance à froisser les consciences. Qui veut être espionné dans ses moindres faits et gestes y compris les plus intimes ? La crainte d’un Etat que l’omniscience rendrait de facto totalitaire effraie davantage que le secteur marketing.

 

 

La réponse technique à l’espionnage sécuritaire

La RFC 7258 éditée par l’IETF considère les choses sous un angle inédit :

Pervasive Monitoring Is an Attack

Dorénavant d’un point de vue technique l’espionnage de masse est considéré comme une attaque du système de communication. On en exclura la surveillance ciblée et judiciaire.

Mais pour le reste, le « Pervasive Monitoring » fera légitimement l’objet d’une riposte. Certes, le geste est surtout symbolique et avant tout politique. L’idée que la « liberté numérique » serait par défaut réduite à une notion de « liberté surveillée » hors décision judiciaire commence donc à être contestée.

Cette RFC pose un principe politique fort, que la surveillance de masse (d’où qu’elle vienne), est une agression dont il faut légitimement se protéger. On pourra faire remarquer à l’appui des actions judiciaires, que cette surveillance a été jugée inconstitutionnelle par un juge fédéral en décembre 2013.

Une autre RFC de juillet allait dans ce sens (cf. Bortzmeyer n’en déplaise aux seo’s). Les éditeurs de normes semblent (enfin) abonder l’idée que la technique n’est pas neutre et que ses conséquences sont éperdument politiques. Car si à la base l’attaque (et donc la riposte) est strictement technique, elle vise pourtant dans sa finalité la vie privée. Les protocoles de communications sont à la base de ce qui permet d’espionner cette communication et remet en cause l’intégrité de l’intimité des échanges.

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La réponse juridique à l’espionnage marketing

Dans le même tempo, Google s’est vu condamné par la justice européenne à soustraire de son index des informations à caractère privé non pertinentes pour la chose publique.

La vie privée ? Un bug fixé par Google

Le patron de Google était dans tous ses états et en appelle à la défense du droit de savoir contre celui de l’oubli. Ce qu’il a précisément récusé lorsque des informations personnelles sont sorties à son sujet… En tant qu’actionnaire de Google, sa position est connue. Conscient du problème, il déclarait en 2010 selon le Washington Post qu’à défaut de droit à l’oubli, on pourrait toujours changer d’Etat Civil…

Pour le directeur de Google les choses sont assez simples :

Si vous faites quelque chose que vous souhaitez que personne ne sache, peut-être devriez-vous commencer par ne pas le faire.

Quand on fait commerce de l’intimité d’autrui et qu’on parvient à la coter en bourse, on perd de vue le sens du mot, admettons. L’idée est aussi vieille que simple. La préservation de la vie privée est inutile pour les honnêtes gens. Car « privé » signifie « caché » et « caché » signifie « suspect ». Et du suspect au coupable il n’y a qu’un pas…

Sa position fut simplement exprimée en 2010 (Wall Street Journal):

La technologie du ciblage individuel sera si performante qu’il sera vraiment dur pour les gens de regarder ou consommer quelque chose qui n’a pas été d’une manière ou d’une autre taillé pour eux.

L’abolition de la vie privée au seul bénéfice d’une agence de publicité appliquée à plusieurs millions d’individus n’est qu’une question secondaire à l’impératif consumériste, cela va de soi…

Car au fond le projet de Google est simple dans la bouche d’Eric Schmidt, toujours limpide :

Ce que nous essayons de faire c’est de construire une humanité augmentée, nous construisons des machines pour aider les individus à mieux faire les choses qu’ils n’arrivent pas à bien faire eux-mêmes.

Dans ce contexte la question de la vie privée est subversive. Et la question de savoir dans quel régime politique ce projet s’inscrit n’a pas de sens, puisque ce projet est lui-même un régime politique d’un nouveau genre.

Google, un éditeur de contenus responsable de ses contenus

Cette décision symbolique marque un point important dans l’identification réelle de Google. Jusque-là Google usait d’un sophisme jouant sur l’immaturité des connaissances en la matière. « Je ne suis que le miroir algorithmique des choses numériques, je n’ai donc aucune responsabilité ». Cet argument a fait long feu et s’effondre décision après décision. Le jugement contre Google Suggest l’a encore montré.

Google doit donc être reconnu pour ce qu’il est, une agence publicitaire éditrice de contenus, il doit en assumer toute la responsabilité. Les résultats de recherches, bien qu’automatisés par des algorithmes, n’en sont pas moins générés sur des critères humains (Pagerank en premier lieu).

Google n’hésite pas par exemple à promouvoir ses services web au détriment de la concurrence. Ou encore à déployer des algorithmes comme Panda pour un traitement éditorial. Ou encore à réécrire les métadonnées d’un site web dans ses propres résultats de recherches. Ou encore à rémunérer des milliers de Quality Raters pour évaluer et noter les sites web. Et ainsi de suite.

L’objectivité et la neutralité du moteur de recherche sont des arguments de façades qui sont en train de tomber. Et bien que la décision juridique ait une portée limitée, le plus important est fait. Un algorithme n’auto-génère pas ses propres symboles ni ses critères, il y a une responsabilité humaine. De fait la société Google est juridiquement responsable des contenus affichés sur son site web.

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Et après

Dans les deux cas, il s’agit de protéger le caractère privé de certaines informations, aussi numériques soient-elles. La « société » semble vouloir réagir à ces deux tendances NSA-Google car il y a en jeu derrière la question même de la légitimité du réseau des réseaux. On ne peut dire d’un côté qu’il libère les individus (connaissances, géographie, relations sociales, collaboration, etc.) et de l’autre balayer d’un revers de main les fondements de la démocratie occidentale, à savoir la séparation entre la chose publique et la chose privée.

Ce n’est pas la liberté qui est défendue par Google (ils modifient bien leurs contenus en fonction des demandes du gouvernement chinois par exemple), mais la loi du plus fort, un « Etat de Nature Numérique » dans lequel celui qui a la plus grande puissance de calcul impose ses propres principes. La vie privée dérange Google pour décrypter et profiler l’intimité des consciences ? Qu’à cela ne tienne, il n’y a qu’à la supprimer.

Le modèle de société proposé par la NSA et Google n’est plus une démocratie. C’est un retour en arrière de plusieurs siècles, quand le tyran savait tout de ses sujets et que ces derniers ignoraient tout de lui. Ceci n’est pas une modernité, malgré l’apparente nouveauté, mais une profonde régression politique.

 

La Nuit des Idées (et du café)

Le 23 mai aura lieu la première Nuit des Idées à Bordeaux et se tiendra au TNBA (Théâtre National de Bordeaux Aquitaine). Cette initiative provient de l’Université Bordeaux 3 (Guillaume Leblanc en particulier) en partenariat avec la librairie Mollat.

Toute la nuit,  de 19h30 à 06h00, s’enchaîneront des conférences, des workshops et des tables rondes autour de la thématique (plutôt vaste) : « L’Autre parmi nous… entre Atlantique et Méditerranée ».

J’aurais pour ma part le plaisir d’intervenir à deux reprises durant la nuit, invité par l’association Aquinum, sur le thème du numérique.

Vie privée et démocratie numériques : Google, le dindon et l’abeille

A la manière d’une fable de La Fontaine, la présentation de la problématique donnera lieu à des échanges ouverts sur la question des liens entre un régime démocratique et le respect de l’intimité de l’individu dans le contexte NSA-GAFA (groupement d’intérêts entre Sécurité et Marketing).

Le web est présenté comme une rupture avec l’imprimerie et la Renaissance, chaque individu étant doté à présent de la capacité d’écriture (et non plus de lecture seule). Or que se passe-t-il quand l’individu devient une « abeille » produisant gratuitement le miel de Google (Yann Moulier-Boutang) ?

Or le prix de cette « liberté », sensée accroitre le potentiel démocratique, consiste exactement à mettre fin à la vie privée. Dans ce cas, quelle serait cette démocratie où l’on serait totalement transparent à Autrui, aux régies publicitaires et au Etats ?

Si les sociétés californiennes ont officiellement déclaré l’inanité de la vie privée numérique, quelles sont alors les conditions de possibilité démocratique ?

L’intervention suivante se fera sous forme d’une présentation plus formelle, en voici le topo.

Le Mont Analogique: « roman d’aventures numériques, non googliennes et symboliquement authentiques »

Les hérauts de la numérisation des esprits voient en elle un Age nouveau digne des grandes révolutions de l’humanité. Révolution de l’écrit comparant la Renaissance au web, révolution des réseaux entre la vapeur (le rail), l’électricité (l’atome) et Internet (l’information). Nous nous sommes levés un matin et rien n’était plus comme avant. L’information-pétrole du « capitalisme cognitif » assurait l’accroissement des connaissances, des libertés, de l’intelligence, de la démocratie, bref, le Monde était meilleur… « sur le papier » en tout cas.

La question est simple. Il fait partie de la doxa aujourd’hui de considérer le paradigme numérique comme une révolution équivalente aux trois grandes précédentes. Le Roman de l’Humanité se verrait ainsi doté d’un nouveau palier, pour son bien…

Or Internet et son protocole TCP-IP ont environ 40 ans quand le petit frère Web a tout juste 20 ans. Est-on certain que l’invention du « Code informatique » et ses applications récentes marque réellement un changement d’ère si profond ? Quel recul nous permettrait, aujourd’hui, de comparer Facebook à l’invention de l’élevage ou Google à la domestication du feu ?

 

Jérôme Colombain: le journaliste résistant contre la dictature Google ?

Jérôme Colombain, c’est le monsieur « Nouvelles Technologies » de la station France Info, pour laquelle il anime également des « podcasts high tech » (dixit wikipédia). Le 17 février, monsieur high tech a signé un article de journaliste, un vrai, de vrai journaliste, intitulé Comment Google influence la presse en ligne par la tyrannie du référencement (SEO). Il y dénonce deux choses qui méritent quelques commentaires.

Tout d’abord le journaliste pourfend avec mesure une « véritable dictature », celle du SEO (Le SEO est un sport de combat). En second volet, Jérôme Colombain, décidément en verve, en vient à distinguer et à opposer les méchants qui gagnent de l’argent avec la publicité aux « médias réputés sérieux » en se demandant ce qui leur reste. Les pauvres…

 

La dictature-tyrannique du SEO selon Jérôme Colombain

Et oui, le capitalisme cognitif (L’Abeille et l’Economiste – Y. Moulier Boutang) est dominé par une seule société, Google, dont la situation hégémonique lui permet d’imposer ses oukases algorithmiques à toute velléité éditoriale en ligne. Scoop…

On aurait pu ajouter que cette société formate également le langage naturel (Google Suggest par exemple) pour favoriser la vente de mots clés catalogués par sa régie publicitaire Adwords, et que ce faisant, modeler le langage c’est aussi modeler la pensée… Passons.

Le contexte est dictatorial selon le journaliste, tyrannique. Dans sa manière de formuler cette profonde analyse, Colombain nous présente Google comme le dictateur et le SEO comme son bras armé. Aussi regrette-t-il un formatage des contenus qui ne laisse aucune place aux métaphores et aux jeux de mots, découvrant ainsi les limites des algorithmes californiens.

Rien ne l’empêche de produire les titres qu’il veut et d’acheter de l’audience via Google Adwords par exemple. Mais non. Rien ne l’empêche non plus de s’en tenir sans concession au papier comme le Canard Enchaîné qui n’a rien lâché et ne s’en porte pas plus mal. Mais non. Fallait-il qu’il soit servile mais tout en pleurant de bonne conscience.

Le SEO c’est la dictature on te dit. La question que se pose le journaliste est donc la suivante :

« Comment être visible sur les moteurs de recherche sans céder à la dictature du SEO ? »

N’ayant pas la réponse, il se plie lui-même dans son article à une optimisation en règle du contenu, de la balise title, des métadonnées et du balisage sémantique. Une manière de dénoncer la « dictature » en gardant le doigt sur la couture.

La lueur de lucidité (fiat lux) vient quand Colombain se demande si au final cette « dictature » n’est pas en réalité une « forme de démocratie ». Derrière l’apparente contradiction, il concède que le lectorat voulant lire de la merde, il lit donc la merde, la demande faisant loi (injonction à laquelle il semble offrir si facilement ses bonnes grâces).

L’ironie de l’histoire (et il n’y en a pas qu’une), c’est que la « dictature » Google a signé un partenariat avec l’école de journalisme de Sciences Po en 2011 et qu’entre autre, Google y dispense des cours de SEO…

 

L’argent contre la morale (et les « vrais » journalistes)

Le procureur Colombain achève son réquisitoire sur un tiers exclus banal: argent vs morale. Pour lui il y a deux groupes, deux mondes, faits d’un côté de bons journalistes désintéressés (forcément) et de l’autre les margoulins agités par une vénalité opportuniste.

« Certains sites, peu scrupuleux, n’hésitent pas à suivre en temps réel les mots-clés à la mode pour produire quantité d’articles sur ces sujets. Cela permet de  » faire du clic « , comme on dit, et de gagner de l’argent grâce à la publicité. Que reste-t-il aux médias réputés  » sérieux  » ? »

On doit donc comprendre que les « médias réputés sérieux » ne s’adonnent pas, eux, à des pratiques consistant à faire du clic pour vendre de la publicité. Et bien sur, ces « médias réputés sérieux » ne se livrent pas, eux, à des pratiques SEO extrêmes dont le seul objectif est de capter de l’audience pour la monétiser.

Médias réputés sérieux et trafiquants d’audience

Dissimuler (aux utilisateurs) des liens hypertextes (backlinks) dans un contenu pour renvoyer vers un site qui crache de la pub à gogo c’est sérieux ?

Tant mieux, car c’est le cas de lemonde.fr par exemple… (Et depuis un baïl, Sylvain en parlait déjà en 2011 -Ridiculise Google comme leMonde.fr-)

lemonde.fr toujours, très sérieux, qui mène une campagne de pur SEO sur les élections municipales en affichant des pages de 2008 dont le titre (balise <title>) est « Résultats élections municipales 2014 – Saint Benoît-d’Hébertot », c’est sérieux ?

On pourrait citer également lesechos.fr qui s’offre une solide liste de liens sortants un chouïa optimisés vers des partenaires à coups de « banque en ligne » (banques-en-ligne.fr) ou « mode homme » (rueducommerce.fr), etc. SEO dictateur mais pratique hein ?!

 

Outre que tous les sites d’information en ligne « réputés sérieux » ont des stratégies SEO avancées pour ne pas dire « high level » (salutations) tendance « black hat » (pratiques d’optimisations « interdites » par Google), ils sont loin de s’en contenter.

Ainsi liberation.fr a son propre site de rencontres (oui, ceux qui disent faire du journalisme).

Et le lefigaro.fr n’a-t-il pas  lui aussi étendu sa conquête du clic en lançant une plateforme de jeux en ligne ? Et si.

On passera sur nouvelobs.com qui a son propre site de vente en ligne (objets divers et mille conneries), ou lepoint.fr qui s’est diversifié dans les bagnoles ou le pinard.

Ah oui, et pour finir le tour d’horizon, leparisien.fr s’adonnant à un bon gros SEO qui tâche en footer de homepage vers des codes promo c’est pas classe ?

Mais que reste-t-il aux médias sérieux ? Non mais je vous le demande ! Du cul, des jeux, des promo, du fric, des chaussons, tout est bon…

Médias réputés sérieux : cadors de la monétisation et du SEO

Ah oui, les médias sérieux, eux, ne font pas d’analyse en temps réel sur les mots clés pour faire du clic à gogo…

Cela dit, ils (certains en tout cas) analysent en temps réel les pics d’audience et mobilisent les rédactions pour produire des articles à la pelle quand le sujet fonctionne. Non non, ça n’a rien à voir !

Outbrain, société spécialisée en liens sponsorisés, propriétaire de Visual Revenue équipe lemonde.fr de ses trackers n’est-ce pas ? Et c’est quoi Visual Revenue ? Hum ? Simplement des algorithmes d’analyse d’audience en temps réel qui optimisent le rendement des liens et des contenus…

Ainsi la stratégie éditoriale est orientée en fonction d’algorithmes qui indiquent les sujets susceptibles de générer le plus d’audience possible. C’est le cas de Chartbeat par exemple, qui équipe de nombreuses rédactions (lemonde.fr toujours, mais aussi nouvelobs.com, lexpress.fr, ou sud-ouest.fr pour la PQR avec Midi Media).

L’ampleur de l’hypocrisie est à la limite du quantifiable. Ces médias « réputés sérieux » sont eux-mêmes des agences SEO à la pointe de ce qui se fait en la matière. Ces médias sont tous la propriété de groupes qui sont aussi des régies publicitaires. Ces médias ont tous diversifié leurs services (jeux, rencontres, comparateurs, etc.). Ces médias sont tous dotés d’outils d’analyse en temps réel qui permettent d’augmenter l’audience et les clics.

Que reste-t-il aux médias réputés  » sérieux  » ? » Je vous le demande Monsieur Colombain ! Au passage il existe des journalistes pensant exactement le contraire

« La plupart des sites d’infos généralistes recherchent le clic car les revenus publicitaires dépendent de cela. LE CLIC ET LES CHIFFRES, LES CHIFFRES, LES CHIFFRES « 

Les média sérieux et leurs régies publicitaires

En réalité la captation d’audience est devenue depuis longtemps une « prédation d’audience », bataille dans laquelle sont engagés tous les médias d’information, y compris ceux (les « sérieux ») dont le gouvernement a obtenu qu’ils soient eux-mêmes subventionnés par Google (60 millions d’euros) histoire de boucler la boucle.

Dans ce cas-là on notera que les journalistes n’ont pas hurlé à la dictature Google, histoire de ne pas mordre la main qui les nourrissait n’est-ce pas ?

Google est bien le seigneur de l’audience et les médias les plus sérieux lui portent allégeance, c’est le cas par exemple de Sud-Ouest qui se targue d’un accord précurseur entre régies publicitaires. On pourrait parler également du Nouvel Observateur qui avait confié la totalité de sa publicité en ligne à Google de juillet 2013 à octobre 2013 avant de revenir dans le giron de la régie Audience Square.

Voici pour reprendre leur expression, les « marques media premium » que la régie se fait forte de commercialiser…

 

On pourrait objecter que fort heureusement, les médias d’information français « sérieux » n’ont pas les mêmes pratiques que Google. Dans le sens en tout cas où Google est une société qui permet de coter en bourse la vie privée (sans contrepartie) à hauteur de 1200 $ l’action environ.

Pour autant la société Audience Square utilise des technologies similaires, d’où la présence du tracker Ezakus sur l’ensemble de ces sites. Et que fait Ezakus ? Réponse d’Audience Square himself :

« la collecte, la qualification et la restitution de données à des fins de ciblage des internautes »

On commence à comprendre que les médias français, toujours sérieux, ont, comme Google, leurs régies publicitaires et, comme Google, leurs algorithmes avancés de datamining afin de pousser contenus et publicités d’après des analyses comportementales (donc intrusives). Certes on nous explique que là, la vie privée est protégée au motif (sophistique) du respect de l’anonymat… après le Greenwashing, le Privacywashing

 

Après le bout du nez de Jérôme Colombain

Il semblerait que le moralisateur ait éludé dans son analyse les conséquences mêmes d’une information « gratuite » (en apparence). Ce choix fait de la publicité la seule source de revenu viable. Elle fait donc aussi de l’information (capteur d’audience) un « produit marketing comme un autre » tel que le souligne Alain Weill dans la droite ligne du « temps de cerveau disponible » de Patrice Le Lay.

D’ailleurs la vieille dichotomie entre les notions d’information et de publicité a fait long feu. Les satrapes de la Sillicon Valley ont déclaré depuis longtemps l’abolition de cette frontière à la rentabilité douteuse (Cf. la publicité plus pertinente que l’information).

Premièrement parce que leur modèle économique est fondé sur la confusion entre publicité et information (Adwords et organique) -ars celare artem-.

Deuxièmement parce que c’est Google qui a déclaré officiellement l’absence de différence ontologique entre les deux notions.

L’industrie de la recherche d’information est dominée par un modèle économique que Google partage avec l’ensemble des médias français, y compris les plus sérieux, la vente de publicité. Faire croire qu’il y aurait d’un côté le dictateur Google et de l’autre les gentils médias franchouillards ne relève pas uniquement d’un manichéisme infantile mais surtout d’une hypocrisie corporatiste qui masque la réalité publicitaire.

Google, le seul problème ?

Si Jérôme Colombain avait attendu quelques jours avant de sortir son réquisitoire il aurait peut-être enrichi son angle d’approche. La même semaine L’Expansion et Slate s’inquiètent d’une nouvelle tendance.

L’audience américaine proviendrait dorénavant plus de Facebook que de Google

Il est déjà reproché que sur Facebook, l’information n’informe pas et nourrit uniquement l’émotion. Encore pire que Google !

Car cette « pornographie émotionnelle » exsudée dans les timeline se présente comme une « formidable arène d’exhibitionnisme masturbatoire » (Ippolita – J’aime pas Facebook) dans laquelle l’information n’est qu’une langue de chat dissoute par la cyber-compote des affects.

A quand un article nostalgique sur Google qui garantissait (au moins) une certaine qualité de l’audience pour l’information, la vraie ?

Résumé

Alors si on récapitule. Les médias sont comme Google, ils vendent de la publicité via leurs régies publicitaires en installant des trackers qui analysent les comportements. Les médias sont comme Google, des machines à capter de l’audience et générer du clic. Les médias pratiquent un SEO avancé et agressif, d’ailleurs ce dernier est enseigné par Google à l’école de journalisme de Sciences Po. Mais à part ça, il faudrait pousser des cris d’orfraie contre la dictature du SEO et les sites cupides dont la finalité est de capter de l’audience, et les opposer aux « médias sérieux » qui font du journalisme.

Bref, à ce bal de faux-cul, l’entrée est gratuite du moment que vous consommez de la publicité.